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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 13:53

 

 

 

C'est cette vallée que les plus vieux ouvrages relatifs à notre pays appellent «vallis viridis » ou vallée verte, et que nous appelons encore aujourd'hui « les Champs Vaux-Verts », ou, par corruption, « les Champs Vauverts ». Cette vallée, que couronnait la cathédrale, bâtie par Jean de Châtillon, était, parait-il, l'endroit préféré de nos lointains aïeux. C'est qu'ils allaient, « sur l'herbette épaisse », admirer les beautés du soleil couchant et le retour des barques qui rentraient de la pèche. C'est là que les temps sont changés qu'ils allaient, en famille, à la sortie des offices, exhiber leurs beaux habits du dimanche, ce qu'on appelait, à Saint-Malo, jusqu'à la moitié de ce siècle, « faire son coup de pétard ». Disons, de suite, qu'après l'ère des Champs Vaux-Verts, c'est sur les remparts de la Grand-Porte, qu'à la fin de la grand-messe, nos aïeules allaient faire leur « coup de pétard » en robes de popeline rose et en chapeaux à la Bergère. Aujourd'hui, on le sait, c'est en été, et surtout sur la patte d'oie, à marée haute, que le « coup de pétard malouin », en fraîches toilettes estivales, accomplit le cycle suprême de sa lointaine et pittoresque évolution. Autour de la cathédrale nouvellement blottie se groupaient sans souci de l'alignement, les maisons des habitants. Ces maisons, appuyées aux rochers, n'étaient guère que d'humbles cabanes de pêcheurs faites de roseaux, de goémons et de galets. La ville avait alors trente-trois journaux de « terrain haut » . Jean de Châtillon conçut le projet d'enclore ces trente trois journaux d'une forte muraille de pierre, et c'est alors que furent commencés ce que nous appelons encore aujourd'hui « les vieux remparts » dont on découvre dans le Nord et dans l'Est, quelques derniers vestiges. Du côté de la vieille voûte qui mène à la caserne Saint-François et allant de la rue de la Fosse à la rue de Dinan, il existe même encore une vieille petite ruelle qui s'appelle « la rue des Vieux-Remparts », ce qui nous indique bien quelle était, de ce côté de la ville, la limite de l'enceinte commencée par Jean de Châtillon. Du côté Nord, du côté du Fort A la Reine, les vieux remparts sont encore bien visibles. Promenez-vous par là, en regardant du côté de la ville. Vous découvrirez des débris de créneaux, des pans de murs couverts d'herbes et de ronces ou même métamorphosés en minuscules jardinets, par les maisons adjacentes. Ce sont ces minuscules jardinets, larges comme des mouchoirs de poche, qui nous permettent de dire, le cadastre du Clos-Poulet en main, que nous comptons, à Saint-Malo, autant de jardins qu'il y a de jours dans les années bissextiles. Vous remarquerez aussi, par là, la porte qui débouche juste en face le Fort à la Reine, ancien bastion du Cheval-Blanc, porte si vieille, si oubliée, que son nom même est inconnu et qu'aucune Municipalité, sans doute de crainte d'un anachronisme, n'a osé reconstituer son appellation.

 

 

Cette porte, cependant, mérite bien de sortir de son injuste oubli. Tout jadis, du temps des seigneurs du Cheval-Blanc, elle était une des principales sorties du très vieux Saint-Malo et, dernier souvenir de sa très lointaine origine, elle porte encore, du côté de la rue, un écusson qui pourrait peut-être redire sa très curieuse histoire. Telle était, dans sa primitive étendue, la vieille ville de Saint-Malo, large seulement de trente-trois journaux et qui ne pouvait s'étendre qu'en empiétant sur la mer qui, alors, l'entourait de toutes parts. Or, cette étroite superficie constitua, jusqu'en 1708, toute la ville, ou plutôt toute l'île de Saint-Malo. De tous les côtés, en effet, la mer venait battre le pied de ses remparts. Quant au Sillon, il n'existait pas. Sur son emplacement actuel se trouvait seulement une sorte de langue de sable que le déluge de 709 avait épargnée et que la mer ne recouvrait guère que durant les grandes marées. Encore cette lingue de sable n'allait-elle pas tout à fait aboutir à la chaîne de nielles et de dunes sur lesquelles, plus tard, est venu se fonder Paramé. Entre elles et le commencement des dunes, dont les deux principales étaient la Hogue d'Aleth, appelée aujourd'hui la Hoguette, et le Tertre-au-Merle, devenu « la Montagne Saint-Joseph », il y avait un bras de mer, un pas, qu'on ne pouvait jamais franchir qu'en bateau. Ce fut seulement en l'année 1309 que l'île Saint-Jean de la Grille cessa d'être une île pour devenir une presqu'île. C'est, en effet, à cette année 1509 que remonte la création de la levée de terre artificielle qui fut édifiée entre Saint-Malo et qui, connue un long sillon s'étendant entre les deux pays, reçut le nom de « Sillon » Ainsi que nous l'avons dit, la ville de Saint-Malo, à quatre reprises différentes, recula son enceinte de murailles, afin de pouvoir respirer plus à l'aise. La première fois que, se sentant gênée dans ses entournures et trop à l'étroit dans son corselet de pierres, elle agit ainsi, ce fut en l'année 1708. Ce premier accroissement nous a donné tout le quartier Saint-Vincent. Avant 1708, en effet, c'est à la Croix du Fief que s'arrêtait le rempart, du côté Est, et c'est là même que se trouvait l'entrée principale de la ville, débouchant sur la Poissonnerie et la tour dite « de la Poissonnerie ». Là aussi, à l'endroit où se trouve aujourd'hui une statue de la Vierge, s'élevait une grande croix, la Croix du Fief, que les gens du quartier appellent parfois « la Croix du Fiel ». Cette croix s'appelait « la Croix du Fief » parce que tous les trois mois, au pied de cette croix, les gens de la prévôté ecclésiastique venaient avertir à son de trompe, après le dernier son de l'Angélus de midi, tous les tenanciers en roture de l'Evoque et du Chapitre, d'avoir à payer leurs redevances, sous les trois jours, si mieux n'aimaient voir leurs meubles vendus et leur personne emprisonnée pour encourir ensuite le bannissement, non seulement de la Ville, mais de tout le territoire relevant de la juridiction ecclésiastique. C'est aussi A cette porte de « la Croix du Fief » que le Mercredi-Saint de chaque année, le grand chanoine pénitencier, accompagné de son chapelain, de son enfant de choeur et de quatre massiers, se rendait en habit de choeur publier l'ordonnance qui prescrivait à tous les juifs et païens, sous peine du hart et du fouet, de déguerpir avant le premier son de l'Angélus, avec défense de rentrer avant le mercredi de Pâques, à midi. De telles gens, en effet, disait l'ordonnance, ne pouvaient souiller la ville de leur présence, pendant la Semaine-Sainte. 

 

 

En tous cas, c'est, on le voit, de tout l'emplacement existant entre la Croix du Fief et la Porte Saint-Vincent actuelle que s'accrut notre ville, en 1708, le nouveau rempart allant, en se dirigeant vers l'Ouest, aboutir A la Grand-Porte. Alors, en d'autres termes, quand, quittant le « Vieux-Quai », large d'environ dix mètres, on entrait en ville, on avait, A sa gauche, immédiatement, la Poissonnerie,et, A sa droite, la grande « Croix du Fief », plantée juste en face de la rue Jean de Châtillon. La rue Jean de Châtillon, avec ses beaux hôtels tout ciselés de fines sculptures, était la rue aristocratique. Elle bordait la mer et quand ses riches habitants ouvraient leurs pittoresques fenêtres aux grands vitraux coloriés, ils apercevaient à leurs pieds la jolie anse de « Mer Bonne » où, par un long canal creusé dans le granit, venaient s'abriter les galères élégantes et les barques de pêcheurs, contre les vents souillant du large. Au bout de la rue, et datant du XIIe siècle, s'élevait aussi, un vieux couvent de moines rouges, couvent alors complètement en ruines et dont, aujourd'hui, depuis bien longtemps, il ne subsiste plus une seule pierre. Après le premier agrandissement de St-Malo, sur une parcelle du terrain située derrière ce couvent et nouvellement englobée dans la ville, les Juifs et les Maures obtinrent permission de fonder un quartier. Ainsi, ils purent désormais habiter St-Malo, même durant la Semaine Sainte, et la rue où ils s'établirent conserva jusqu'à ces derniers temps le nom de « rue des Juifs, » nom qu'elle n'a abandonné que pour prendre celui de « rue Chateaubriand » Le second accroissement de St-Malo eut lieu en l'année 1714. Allant depuis la Hollande jusqu'à l'Eperon, c'est lui qui nous a donné tout le quartier do la Porte de Dinan. La ligne des anciens remparts, de ce côté de la ville, se trouvait, en effet, sur l'emplacement où existe aujourd'hui la rue d'Estrées. Dans cette portion de rempart disparue se trouvait, on le sait, un grand carré où l'on déposait le poussier et qui, pour cette raison, s'appelait « le Poussier carré ». Le troisième accroissement de St-Malo se place en l'année 1721 et s'étend depuis l'angle flanqué du bastion St-Louis, jusqu'à l'Eperon, auquel s'était arrêté le deuxième accroissement. Le second et le troisième accroissement de St-Malo nous donnèrent, en même temps que le rempart qui les borde, les quartiers de la rue de Dinan et de la rue de Toulouse. Grâce aux corsaires dont les fabuleuses fortunes étaient alors à leur apogée, ces quartiers se bâtirent comme par enchantement : ils se bâtirent de magnifiques hôtels aux colossales proportions, formant, avec les autres maisons plus anciennes, le plus étrange et le plus pittoresque contraste. Alors, c'est la deuxième métamorphose qui s'accomplit. La première physionomie de notre ville ne subsiste, en effet, que jusqu'en l'année 1661, année durant laquelle se place le fameux incendie qui, en l'espace de douze heures, détruisit deux cent quatre-vingt-sept maisons. Jusqu'alors, St-Malo n'était qu'un amas confus de maisonnettes dégringolant, au long de ruelles très escarpées, du haut en bas de notre rocher. Ces maisonnettes, construites en bois du Nord, couvertes en roseaux du marais de Dol, appelées « bedoues » et réunies les unes aux autres par des arcades et des voûtes, avaient absolument l'air, avec leurs entablements en saillie, d'un gros paquet d'allumettes très-inflammables, suivant la pittoresque définition de Vauban. Quand le paquet d'allumettes eut pris feu, et qu'il fut interdit aux Malouins de construire à l'avenir des maisons de bois, commença la deuxième métamorphose, le deuxième âge, l'âge de pierre, célèbre surtout par la construction des somptueux hôtels que nos ancêtres, A l'époque de la Course, se bâtirent autour de leurs remparts. 

 

 

Or, ces hôtels, au point de vue de la beauté, représentant, chez nous, sans conteste, le dessus du panier, semblent, aujourd'hui, avoir été bâtis, en quelque sorte, par un unique sentiment de vanité, afin de dissimuler tout le tohu-bohu, tout le bric-à-brac de masures qui constituaient surtout alors l'intérieur de la ville. « C'est comme dans les paquets d'asperges », disait le duc de Nemours, visitant St-Malo ; « les plus belles sont par dessus. » Quant au dernier accroissement de St-Malo, il eut lieu en l'année 1736. C'est lui qui nous donna le quartier St-Thomas et le rétablissement de la chaussée du Sillon. Commencés par Vauban et terminés par Garangeau, nos remparts, on le sait, furent, en grande partie, bâtis aux frais de la Ville, dont ils constituaient la propriété, et, pendant longtemps même, les seuls impôts qu'on payait à St-Malo étaient l'indemnité pour l'entretien des remparts et la nourriture des chiens du guet. Quant à la première enceinte de murailles, elle avait été, cela va de soi, entièrement, elle aussi, bâtie par la Ville. Cette première enceinte d'ailleurs, était assez primitive, s'il faut s'en rapporter A la description qu'en fait l'abbé Manet. « Cette clôture, » dit-il, « était assise sur le contour du » rocher, dont elle suivait exactement les divers zigzags et les diverses pentes et contre-pentes». Sa forme, par conséquent, était très bizarre, son élévation très inégale, et sa construction en simples moellons piqués grossièrement, trop faible en certains endroits. Des encorbellements en pierres, saillants en dehors et soutenant de distance en distance des latrines publiques, ajoutaient néanmoins quelque chose à sa mince épaisseur au niveau des chemins de ronde, et de mauvaises tourelles, dans le goût antique, étaient à peu près nulles pour sa défense...

 

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Published by poudouvre
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