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20 août 2015 4 20 /08 /août /2015 18:30

 

 

Joyeuse Garde

 

L'antique château où nous sommes était la demeure habituelle des princes du Léonais, rois, comtes et vicomtes, suivant le temps, suzerains ou vassaux. Du haut des tours qui s'élevaient à cent pieds au-dessus de ces débris, peu s'en fallait qu'ils n'embrassassent d'un seul regard toute l'étendue de leur empire. La Roche était le palais du prince, Landerneau la ville des gens de justice, des moines et des clercs, des marchands et des marins. Les antiquaires qui ont parlé de La Roche et de Landerneau, ont tout dit quand ils ont rapporté que le vrai nom de la ville est Lan-Ternok, de saint Terné ou Ternok qui y bâtit une chapelle ou un monastère, autour duquel des maisons vinrent se grouper; que, dans les temps modernes, cette ville était le chef-lieu de la baronnie de Léon, appartenant à la maison de Rohan. Quant au château, il reçut son nom de Roch-Morvan, en français La Roche-Maurice, de Morvan, prince du Léonais. Suivant la légende de saint Riek, longtemps avant, il y avait à la même place un autre château, bâti sans doute par les Romains. Lorsque le roi Bristok régnait à Brest, le prince Elhorn, d'après la même légende, était seigneur de La Roche. Dans ce temps-là, un dragon désolait la contrée. Le roi avait ordonné de tirer au sort, tous les samedis, le nom de la personne que le dragon devait dévorer. Elhorn avait vu tous les siens enlevés l'un après l'autre; il ne lui restait plus que sa femme et son fils Niok, dont le tour était arrivé. Dans son désespoir, le malheureux père se jeta d'une fenêtre de son château dans la rivière, qui s'appelait alors le Dourdoun ou le Dourdu, soit à cause de la profondeur de ses eaux, soit à raison de la couleur noire que leur donnait le reflet des rochers; mais il fut secouru à temps par deux pèlerins, Deventer et Derlen, qui revenaient de la Terre Sainte et qui délivrèrent le pays de l'horrible dragon. Depuis, la rivière se nomma l'Elhorn. Quelle que soit l'origine du nom que porte cette rivière, il n'en est pas en Bretagne dont les bords soient plus riants et les eaux plus limpides. Elle forme le joli port de Landerneau, qui n'a point reçu son nom d'un saint appelé Temok, auquel il ne nous est pas plus possible de croire qu'à une foule d'autres saints de la Bretagne. Le nom de Lan'Temok, comme celui de Lan'huon et tous ceux qui commencent par la syllabe Lan, se rapporte à l'établissement politique des Kimris.Du château de La Roche que nous n'avons pas quitté, vous apercevez un bois taillis que traverse la route de Landerneau à Brest. Ce bois est ce qui reste de l'ancienne forêt de Talamon, au bord de laquelle était une forteresse qui a existé jusqu'au XVIIe siècle; ce n'est plus aujourd'hui qu'une ruine. D'après certains antiquaires bretons, cette forteresse ne serait rien moins que le château de la Joyeuse-Garde, si célèbre dans les romans du Cycle d'Arthur. C'est là, disent-ils, que demeurait Lancelot du Lac, l'amant de la reine Genièvre, que la chevalerie prit naissance, que l'ordre de la Table-Ronde fut institué. Ces vieux murs furent témoins des amours de la blanche Iseult et du beau Tristan de Léonais. N'en déplaise aux antiquaires, cette prétention n'est fondée sur aucun titre. Les romans du Cycle d'Arthur, qui sont la seule autorité sur laquelle on puisse s'appuyer, n'ont jamais rien dit de pareil. Ce fut du XVe au XVIe siècle que, pour flatter la vanité des Rohan, on imagina de changer le nom de Castel gouelet forest (château au de la forêt ou près de la forêt), ou de Goy-Ia-forét comme l'appelle Froissart, en celui de Joyeuse-Garde, qui n'appartient point à ce château. C'est dans la Grande-Bretagne que les romanciers ont placé le château de Joyeuse-Garde, qu'Arthur établit l'ordre de la Table Ronde, et que Merlin vit enchanté dans la tombe où sa femme l'a enfermé. Mais ce qui est beaucoup plus vrai, c'est dans la petite Bretagne, dans le pays où nous sommes, que furent composés ces poëmes merveilleux, dont les héros, à la fois bardes et chevaliers, appartiennent presque tous au Léonais. Un prince de ce pays, le roi Méliadus (Meliau), «était l'homme du monde qui plus savait de harpe à cettui temps et qui mieux trouvait chants et notes. » Tristan, son fils, devint encore plus habile. Merlin l'avait prédit à Méliadus « qui se délectait à le voir, car c'était la plus belle créature de son âge qui fût en tout le monde. » Qu'on se rappelle les charmants couplets que Tristan apprenait ou chantait à la blonde Iseult, en parcourant les campagnes d'Albion avec elle :

 

« Bons lais de harpe vous appris,

Lais Bretons de notre pays. »

 

Comme on l'a vu dans notre introduction, la contrée connue depuis sous le nom de Basse-Bretagne, était alors le pays de la poésie et de la liberté. L'une et l'autre périrent sous le fer des Carlovingiens. C'est dans le Léonais que l'indépendance bretonne trouva ses derniers défenseurs. Morvan , qui passe pour le fondateur du château de La Roche, où nous sommes encore, osa s'affranchir du tribut, et braver la puissance de l'Empereur. Louis-le-Débonnaire lui envoya d'abord Witchaire, qui lui fit les promesses les plus brillantes pour l'engager à se reconnaître le vassal des Francs; mais la courageuse femme du prince breton lui conseilla de préférer la guerre à la honte. Il différa jusqu'au lendemain la réponse qu'attendait l'ambassadeur. Inspiré par sa noble femme, il dit alors à Witchaire : « Hate-toi de porter ces paroles à ton roi : les champs que je cultive ne sont pas à lui; je ne reconnais point son autorité. Qu'il gouverne les Francs; Morvan veille à la fidèle observation des lois parmi les Bretons, en se refusant à payer aucune espèce de cens et de tribut. Que les Francs osent déclarer la guerre, et sur le champ je pousserai moi-même le cri du combat »..

 

 

.Soumis au régime féodal, le pays perdit jusqu'au souvenir de son histoire. Le Léonais ne fut plus qu'un comté qui continua d'appartenir à la famille royale de Morvan. Un de ses descendants, Êven, surnommé le Grand, se distingua par la résistance qu'il opposa aux Normands. Il fut le fondateur de la ville de Lesneven qu'il fortifia, et dont le nom veut dire cour d’Ëven. Landerneau n'avait pas de murailles; mais il n'était qu'à une portée de canon des châteaux de La Roche et de La Foret. Les seigneurs de Léon répondirent avec empressement aux divers appels faits à la chrétienté pour délivrer la Palestine du joug des infidèles. L'un d'eux y mourut prisonnier. D'origine royale, il avaient l'humeur aventureuse et prodigue. Pour faire de l'argent, Hervé lll céda au duc Jean-le-Roux le château de Brest, qui était la plus importantelplace de son comté. Hervé IV vendit, un à un, au même prince, tous les domaines que son père lui avait laissés; quand il partit pour la croisade, il n'avait pour tout bien que son armure et son cheval. Sa fille, Anne de Léon, se trouva fort heureuse de recevoir l'hospitalité et la main de Prigent de Coetmen, vicomte de Tonquédec, dont elle n'eut pas d'enfants. En elle finit la branche aînée des princes de Léonais, qui s'éteignit dans les dernières années du XIIIe siècle. Ni Landerneau ni La Foret ne furent vendus; ils appartenaient à une branche cadette de Léon, dont le chef joua un rôle fort équivoque dans la lutte de Penthièvre et de Montfort. La ville de Landerneau n'y gagna autre chose que d'êtretour à tour pillée par l'un et l'autre parti. Au milieu du XIVe siècle, Jeanne de Léon, seul rejeton de la branche cadette, fut mariée au vicomte de Rohan, auquel elle porta la seigneurie de Landerneau et ce qui restait de biens à sa maison. C'est à cette alliance que les Rohan durent le titre de princes et de barons de Léon. Le sort de Landerneau pendant la ligue fut d'être, comme au temps de Montfort et de Charles de Blois, pillée par les deux partis ; on a surtout gardé le souvenir d'une expédition de Fontenelle, en 1592: telle était la condition des villes qui n'avaient point de murs. Les habitants de Landerneau ne demandaient qu'à vivre en paix ; les guerres de succession et de religion jetaient le trouble dans les opérations de leur commerce, qui était considérable. Leur principale industrie consistait dans la fabrication des toiles et des cuirs. lls recevaient du dehors les articles nécessaires à la consommation du pays; particulièrement les vins, que leur fournissait l'Espagne, à laquelle ils vendaient leurs tissus... 

 

 

 

Aristide Guilbert.  

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Published by poudouvre
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