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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 07:30

Devant une telle disposition des esprits manifestée par de tels symptômes, force fut d'interrompre absolument la levée des deniers publics dans tout le pays de Guérande, de Blain et de la Roche-Bernard, jusqu'à ce qu'on eût pris de nouvelles mesures. La première dont s'occupa l'intendant fut l'organisation de l'espionnage. Il adressa même à M. Mellier quelques lettres bien senties qui ne sont pas sans intérêt : « Vous m'avez donné, Monsieur, -lui écrivait-il le 13 juillet 1719 plusieurs éclaircissements sur les assemblées des gentilshommes, sur les vues qu'ils ont pour les Etats prochains, sur les discours séditieux qu'ils tiennent. Mais il seroit bien à souhaiter de pouvoir découvrir les véritables ressorts de tous les mouvements qui paroissent en cette province. Quelques précautions que puissent prendre ceux qui y ont part, il est bien difficile qu'il ne s'en trouve pas quelqu'un susceptible d'intérêt ou de quelque autre récompense. Voyez, je vous prie, si vous ne pourriez point en faire sonder quelqu'un, de ceux qui sont au fait des intentions de la noblesse tumultueuse, et si, par argent ou autrement, on n'en pourroit point gagner qui pussent nous éclaircir au vrai de ce que contient l'écrit que l'on fait signer. Il seroit nécessaire pour cet effet de s'adresser à quelqu'un d'entendu, qui pût s'introduire dans les assemblées particulières et rendre compte de ce qui s'y passe. Je ferai volontiers les premiers fonds de ce qui sera nécessaire pour ce sujet, et je puis assurer que l'on accordera récompense à celui ou à ceux qui donneront des éclaircissements certains sur ce qui se trame. Huit jours plus tard, il y revient dans une autre lettre (du 20 juillet 1719) ; il a presque trouvé son homme : «Puisque le chevalier de P... est repentant de la conduite qu'il a eue aux Etats derniers, ne pourrait-on point se servir de lui pour savoir ce qui se passe dans la Noblesse , en lui faisant entendre que ce seroit le moyen, non-seulement d'obtenir le rétablissement de ses pensions, mais même de lui faire avoir quelque emploi dans le service ? C'est un garçon de valeur, qui seroit touché d'obtenir quelque emploi en pied. C'est dommage qu'il soit adonné au vin, car on ne peut compter sur sa prudence. Sans cet inconvénient on pourroit le flatter, par des principes d'honneur, de rendre service de la manière dont il convient qu'un officier s'en acquitte (').... Il eût été à souhaiter que la servante qui était chez M. le chevalier de Montebert eût pu retenir quelque chose de ce qui se dit... Je vous prie de donner toujours vos soins pour lâcher de gagner quelque gentilhomme ou autre , qui puisse donner des avis de ce qui se trame : ils pourront compter sur le secret. Les idées que vous avez, d'envoyer ici quelque gentilhomme qui sache la langue espagnole et quelque homme d'esprit qui contrefasse le marchand de fusils , sont assez bonnes : je les proposerai (à la cour) ». Pourtant, à force de chercher, l'intendant crut enfin avoir trouvé un bon expédient, et il en fit part de suite à son bon ami Mellier : « Comme je crois (lui écrit-il le 3 août) qu'il seroit fort à propos d'approfondir si effectivement M. de Bonamour cherche à engager des soldats, j'ai prié un officier intelligent d'aller faire une tournée, et de lâcher de découvrir la vérité de plusieurs faits , tant de ce qui s'est passé à Guérande et au Croisic, qu'à la Roche-Bernard ; et comme il ne faut pas qu'il paroisse d'avoir une conférence avec vous. Je lui ai dit une partie de ce qui s'est passé; vous lui donnerez vos conseils. Je compte qu'il arrivera dimanche au soir à Nantes.»

 

 

Gérard Mellier

 

En outre, quelques jours après, M. de Brou ordonnait d'envoyer de Nantes à Guérande une grosse brigade d'archers de la maréchaussée, pour appuyer par la force le recouvrement, non plus de l'impôt ordinaire, mais du double et du quadruple de la taxe primitive, car c'est là maintenant ce qu'on prétendait tirer, comme punition, des récalcitrants. Cette maréchaussée était aux ordres d'un lieutenant de prévôt, appelé Le Camus, sur qui l'intendant faisait grands fonds : « De la manière dont vous me parlez des dispositions du sieur Le Camus (écrivait-il à Mellier, le 13 août), je suis persuadé qu'il ne rencontrera point de résistance. Il m'a paru jusques à présent que l'on étoit fort méchant en paroles dans cette province, lorsque l'on ne voyoit personne devant soi ; mais que le caquet se rabattoit beaucoup lorsque l'on trouvait de la résistance. » Et dans une autre lettre au même, du 15 août : «J'ai de la peine à croire que, si le sieur Le Camus marque un peu de fermeté, on s'oppose à ce qu'il exécute sa commission. » Mais, deux jours après pourtant (le 17 août) , il faut écrire à Mellier : « Comme j'allais finir ma lettre, arrive (à Rennes) le sieur Le Camus, qui a été obligé de quitter la ville de Guérande, sur ce que toute la noblesse des environs s'assembloit et vouloit faire main basse sur eux. » D'après le récit de ce Camus déconfit, on voit qu'une cinquantaine de gentilshommes, étant entrés dans Guérande, et suivis d'un gros de peuple, s'étaient rendus devant le quartier de la maréchaussée et avaient envoyé de là en parlementaire un prêtre, le prévôt de la collégiale de Guérande, M. de la Botinière, inviter les braves archers à décamper ou à se battre , au choix : qui sans hésiter choisirent le premier. Le pauvre intendant éprouva, le même jour, un autre déboire. Cet officier intelligent que l'on n'a point oublié, en qui M. de Brou avait reconnu de si belles dispositions pour l'espionnage et dont il espérait tant, était revenu le 16 août, de sa tournée, les mains vides ; les conjurés, très-fort sur leurs gardes, l'ayant malgré tout son miel soigneusement tenu à distance. Cette double déception, essuyée en vingt quatre heures, mit hors de lui M. l'intendant, d'ordinaire assez porté par son naturel aux voies de la modération ; et dans le feu de sa colère, il pressa la cour et le maréchal, qui y était encore, d'inonder de troupes au plus vite ce petit pays de Guérande. En effet, du ler au 6 septembre 1719, toute la presqu'île guérandaise se vit envahir et occuper tout d'un coup par neuf compagnies du régiment de Saint-Simon, infanterie, et huit compagnies de cavalerie du régiment de Villars, distribuées en garnison au Croisic, à Guérande et à la Roche-Bernard, à Redon, Blain, Savenay et Pontchâteau. Pendant cette opération stratégique, l'intendant était inquiet ; son courroux une fois tombé, il en redoutait les suites. Un bruit courait que les gentilshommes étaient résolus de s'opposer aux troupes et de leur fermer les portes de Guérande ; que le marquis de Pontcallec était entré dans cette ville à la tête de trois cents hommes, et que M. de Bonamour tenait la campagne dans les environs avec une grosse bande de partisans. Il n'en était rien du tout, et l'installation des troupes s'accomplit sans coup férir. Loin de songer à combattre, M. de Bonamour, MM. du Pouldu et tous les autres conjurés, fidèles à leur plan qui était d'attendre pour agir le secours d'Espagne, avaient au contraire quitté le pays de Guérande et de la Roche-Bernard pour se diriger dans le pays de Vannes et se rapprocher ainsi de la côte où devaient débarquer les troupes espagnoles. M. de Montesquiou de quitter Paris plus promptement qu'il ne comptait. Le 9 septembre, il mettait le pied en Bretagne, il était à Fougères ; le 10, il allait coucher chez le marquis de Coëtquen, au château de Combourg; le 13, il était à Rennes à consoler et assister l'intendant. Mais un bonheur, assure-t-on , ne vient jamais seul ; et aussi, pendant qu'à Rennes M. de Brou se félicitait de retrouver à ses côtés le digne maréchal, son subdélégué à Nantes trouvait enfin ce rare phénix, en vain cherché si longtemps, -le parfait espion, ou si l'on veut, le parfait traitre. Il s'appelait Roger et il habitait Guérande ; j'ai eu lieu de le nommer un peu plus haut. Il était Manceau d'origine et noble par achat, pourvu d'ailleurs de cinq à six mille livres de rente, ami zélé de MM. De Rohan-Pouldu ; avait pris part avec eux à cette expédition du 20 juin, où ils reprirent aux huissiers les bestiaux d'un paysan, et comme il s'y était montré des plus ardents, M. de Brou depuis lors l'avait fait chercher partout, pour l'interroger et au besoin l'arrêter . Un peu inquiet de ces recherches, notre homme s'en était allé au Mans, sous prétexte d'affaires, et de là à Paris; puis se croyant oublié, il avait repris tout doucement le chemin de sa maison. Il était à Nantes sans soupçon, vers le 11 ou 12 septembre, quand M. de Mianne, commandant du château , se le fit amener tout à coup pour l'interroger , et manda au subdélégué de l'intendant, M. Mellier , de venir lui prêter main-forte en cette rencontre. Mellier vint, vit un homme sans caractère, sans courage, qui pour sortir du guêpier semblait disposé à dire tout ce qu'il savait, à trahir tout son parti si on lui faisait bien peur. Le subdélégué fit donc arrêter Roger par M. de Mianne, et se fit de suite donner ordre, par l'intendant, d'interroger le prisonnier en règle...Ce sieur Mellier, natif de la ville de Lyon, subdélégué de l'intendant de Bretagne à Nantes et général des finances, était certainement un habile homme, mais encore plus ambitieux, sans scrupules, sans autre conscience qu'un désir brûlant de percer, d'avancer, d'escalader à tout prix quelque position sociale honorée et lucrative, et jugeant pour réussir tous les moyens bons : cette race de gens n'est point morte. Mêlé inopinément à une affaire d'État, notre honnête subdélégué choisit sa voie sans broncher : sachant comme en pareil cas le beau zèle se paie, il résolut d'en tant faire qu'on ne le pût trop payer, et de ne point perdre si belle occasion de pêcher en eau trouble. Donc il effraya, capta, tourna et retourna si bien son prisonnier, que par beau ou par vilain il en tira les révélations les plus importantes, non-seulement sur les conjurés du pays de Guérande, mais sur la conjuration entière, ses plans, ses chefs, ses agents dans toute la Bretagne. Roger, en un mot, dénonça tout ce qu'il savait, et comme ami de l'un des chefs, M. du Pouldu, il savait à peu près tout. Tous les secrets et projets des conjurés se trouvèrent ainsi, à peu près sans exception, livrés à leurs ennemis. Ce fut une vraie trahison, commise par un lâche sous le coup de la peur, et tout à fait analogue à celle du misérable Querelles, en 1804, dans la conspiration de Cadoudal. Une fois lancé, Roger alla jusqu'au bout de cette voie honteuse ; il demanda même d'être relâché et envoyé à Guérande pour y apprendre ce qui s'était passé en son absence, et le rendre ensuite à Mellier. Mais la police avait de lui maintenant assez de lumières pour s'éclaircir par elle-même de ce qui lui restait à connaître, et jugea avec raison qu'un pareil oiseau bavard était bon à tenir en cage : on l'y garda. Montesquiou tout aussitôt mit à profit ses révélations pour dresser une liste des gentilshommes les plus compromis, auxquels il fit adresser, soi-disant de la part du Roi, des lettres de cachet, où il leur était prescrit de venir à Rennes sur le champ rendre compte de leur conduite au maréchal : ces lettres furent envoyées du 20 au 25 septembre 1719. Quelques-uns des mandés vinrent en effet ; mais onze d'entre eux, les principaux chefs des conjurés, sachant que M. de Montesquiou ne voulait les attirer à Rennes que pour les emprisonner, refusèrent d'obéir. Ce qui prouve qu'ils avaient raison et qui met bien en lumière la bonne foi du maréchal, c'est qu'au moment même où il envoyait cet ordre aux gentilshommes, il en donnait d'autres à ses séides pour faire arrêter ces mêmes gentilshommes chez eux, dans leurs maisons, de suite , et sans même leur laisser le temps de prendre un parti sur les lettres de cachet. Montesquiou, pour de tels ordres, avait au reste de dignes agents.

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Published by poudouvre
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