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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 09:46

 

L'un des principaux était un certain marquis de Langey, lieutenant colonel d'un régiment de cavalerie cantonné à Ploërmel (car toute la Bretagne regorgeait de troupes) qui, deux mois auparavant, avait écrit audit Montesquiou ces lignes inqualifiables : « Je vous conseille de veiller sur le comte de Rieux. Tout mon parent et mon ami qu'il est, je crains qu'il ne soit assez malheureux pour déplaire à Son Altesse Royale, à qui je sacrifierais mon fils s'il étoit coupable .» Ame vile et servile, née pour un métier tout autre à coup sûr que le noble métier des armes ! Aussi, Langey était-il, dit Lémontey, particulièrement chargé par le maréchal des mesures répressives. Le maréchal devait aimer un tel être. Un jour pourtant, le 22 septembre 1719, cet estafier (je parle de Langey) faillit vilainement à sa fortune : tout près de saisir d'un seul coup tous les chefs de la confédération bretonne chez M. le comte de Rohan, au château du Pouldu, il les laissa échapper, le maladroit! Voici un curieux récit de cet épisode, que m'a bien voulu transmettre mon ami M. de Bréhier, comme il l'a recueilli de la bouche d'un vénérable vieillard plus qu'octogénaire, M. de la Goublaye, actuellement vivant, qui le tient lui-même de son grand-père, engagé dans la conspiration de 1719 et spécialement compromis dans la surprise du Pouldu. Les conjurés qui voulaient s'entendre avec M. de Rohan pour l'organisation du complot, se rendaient ordinairement au Pouldu cachés sous le costume des paludiers de Guérande, blouse blanche, bragou-bras, guêtres de toile, chapeau retroussé. Devant eux ces prétendus sauniers poussaient des mules chargées, mais dont les sacs au lieu de sel contenaient de l'argent, de la poudre, ou des armes. Ces fréquentes allées et venues finirent par être remarquées : qu'avait à faire de tout ce sel M. de Rohan, qui grand seigneur par son nom ne l'était pas par sa fortune, et eût pu mettre au charnier tous les pourceaux de son fief et de son arrière fief sans faire seulement baisser d'une manière sensible cette montagne saline, que chaque jour, dans leurs sacs, lui portaient les bragou-bras ? Tout ce manège inspirait donc les plus grands soupçons à la police du Régent ou, si l'on veut, de M. de Montesquiou, qui le surveillait activement. Et un jour que la famille de la Goublaye, -qui habitait le manoir de Trevrat, peu éloigné du Pouldu, -devait venir dîner chez son illustre voisin, afin de se réunir aux autres conjurés qui avaient passé la nuit au Pouldu, un mendiant entre tout essoufflé, et s'adressant à M. de Rohan : -Vous attendez donc bien du monde à dîner aujourd'hui, Monsieur ? -Hé non, répond celui-ci, je n'attends que les habitants de Trevrat. -Quels sont donc, reprend le mendiant, les nombreux cavaliers qui défilent en ce moment sur la lande du Pouldu, et s'avancent, le sabre au poing, vers ici ? -Les hoquetons ! s'écrie aussitôt M. de Rohan, les hoquetons !... Alerte ! sauve qui peut ! -Prévenant donc aussitôt tous les conjurés logés sous son toit de pourvoir à leur sûreté, il jette une bourse au mendiant, lui ordonne de se dépouiller de ses guenilles, et ayant lui même jeté ses habits s'affuble de cette défroque. Pendant ce temps, le mendiant en chemise et les gentilshommes s'enfuyaient de tous côtés à travers champs. Quant à M. de Rohan, qui était resté le dernier pour détruire des papiers compromettants, gardant sous son déguisement tout son sang froid, il n'eut que le temps de se jeter sur un fumier de la basse-cour, moment où les soldats entraient par le portail extérieur, sans même faire attention à ce pauvre malheureux couvert de sordides haillons. Circonstance qui lui donna toute facilité pour fuir et s'aller cacher dans le clocher de l'église de Guéhenno, où il resta plusieurs jours nourri par le curé de cette paroisse.

 

 

Les sbires de Montesquiou ayant à la fin perdu sa trace, il parvint à gagner Saint-Malo, d'où il passa en Angleterre et de là ensuite en Espagne. Cependant les soldats, furieux d'avoir laissé échapper leur proie, se mirent à piller le manoir, burent tout le vin de la cave, et dans leur ivresse, finirent , dit-on, par miner les fondements et raser les bâtiments. A ce moment, un gentilhomme nommé M. de Kervasy, qui habitait tout près du Pouldu le manoir de la Porte-Camus, et connu dans tout le pays pour ses espiègleries souvent un peu fortes (dont le souvenir est même venu jusqu'à nous), instruit de la parfaite ivresse des dragons, jugea la circonstance favorable pour essayer de leur servir un plat de son métier. S'étant donc armé d'une faux emmanchée à revers, il vint, avec son valet Jean Le Merle armé de la même façon, et se dirigea vers les chevaux des hoquetons pour leur trancher les jarrets ; malheureusement les chevaux étaient bien gardés par les plus sains de la bande, qui se mirent en nombre à poursuivre Kervasy et Le Merle. Kervasy leur échappa, grâce à son agilité extraordinaire, qui lui permit de sauter d'un bond par dessus le trop plein de l'étang du Pouldu ; mais Jean Le Merle ayant voulu sauter de même, tomba dans l'eau et fut pris. Traduit plus tard devant la Chambre Royale, il refusa constamment de rien dire sur son maître et prétendit s'être armé d'une faux pour se défendre des chiens enragés, dont plusieurs battaient alors le pays, et avaient même mordu un homme qui mourut de la rage et fut enterré peu de jours seulement avant la surprise du Pouldu, comme l'attesta le curé de Guéhenno par une déclaration qui fit rendre la liberté au brave Le Merle. 

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Published by poudouvre
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