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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 13:40

Le cabinet espagnol, alors aux prises avec de graves embarras qui sortent de notre sujet, fit de son mieux pour remplir ses engagements envers les Bretons. Sur les instances de Mellac, il arma une escadre de sept vaisseaux, qui devaient porter sur les côtes de la Bretagne un premier corps d'armée de deux mille hommes et un subside de soixante mille pistoles. Cet armement, préparé à La Corogne, sortit du port de Santander, en Biscaye, au milieu du mois d'octobre 1719. Le plus fort des bâtiments, d'environ cinquante canons, ayant sur les autres une avance notable, doubla sans peine le cap de Santander et prit aussitôt sa route vers la Bretagne; il portait les soixante mille pistoles, trois cents hommes de troupes, et M. Hervieux de Mellac, qui revenait avec ses amis de Bretagne partager les périls de l'entreprise. Pour les six autres navires, quand ils furent venus au point de doubler le cap de Santander, un vent contraire qui se leva en soufflant avec furie les en empêcha absolument, et les contraignit de rentrer au port. Quoique contrarié aussi par ce vent, le premier bâtiment continua sa marche et arriva en vue des côtes de Bretagne du 20 au 25 octobre (on ignore la date précise), S'approchant avec prudence et ayant mis pavillon en berne, il jeta l'ancre sous la pointe Saint-Jacques de Ruis : là, un marinier de cette côte (du nom de Sébastien Lappartien) vint prendre dans sa barque les sacs de pistoles et un grand paquet de papiers, passa le tout à terre et le déposa au manoir de M. de Lantillac, situé dans ces parages, où M. de Lambilly, averti, se trouvait précisément pour recevoir l'argent, en sa qualité de trésorier de la confédération bretonne : et l'ayant emporté de suite, crainte de surprise, il en fit promptement la répartition entre les commissaires ou chefs des divers évêchés, aussi bien que des pièces contenues dans le paquet de papiers, qui, suivant une indication de Lémontey, eussent été des commissions délivrées au nom du roi d'Espagne, régent de France ; mais il est bon de dire qu'on n'a vu nulle part, pas même, je crois, au procès -les originaux de ces commissions. Allégé de ses pistoles, le vaisseau espagnol remit à la voile, tirant vers le nord-ouest, et entra à la nuit dans ce gros bras de mer appelé la rivière de Crac'h, où il devait débarquer ses hommes, au coeur du pays d' Aurai. Ce n'est pas sans dessein, vraiment, qu'on avait choisi pour débarquer cette contrée rude et vaillante, où les plus généreuses causes ont trouvé dans tous les temps leurs plus énergiques soutiens. La cause bretonne y comptait de nombreux partisans, grâce surtout à l'influence de M. Le Gouvello, établi tout près d' Aurai en son château de Kerantré, et fort aimé de toutes les classes de la population ; aussi avait-il promis de faire soulever ce pays, et pris soin de former à Aurai même, chez un marchand appelé Martinière Gravé, un dépôt de munitions de guerre destiné à armer les habitants. De son côté, Coué de Salarun , voisin de Gouvello, s'était engagé de tirer de la paroisse de Crac'h, lorsque paraîtraient les Espagnols , assez de chevaux pour monter la cavalerie de la colonne d'expédition ; et comme son manoir de Kergurioné était justement situé au bord du bras de mer ou grosse rivière qui prend son nom de cette paroisse, c'est là que le vaisseau espagnol vint débarquer de nuit ses trois cents hommes, qui se tinrent cachés, dit Robien , dans un landier derrière le jardin de M. de Salarun. Ils comptaient y attendre la venue des six autres bâtiments portant le reste des deux mille hommes, dont ils se croyaient suivis à quelques jours de distance. Ils virent arriver, en place, dès le lendemain matin, une petite frégate espagnole expédiée directement de la Corogne par Albéroni, pour avertir les Bretons que le Régent venait de découvrir toute la conjuration et de former, pour en connaître, une Chambre Royale (dont l'établissement n'était point encore public), en sorte qu'étant inutile d'exposer pour une cause perdue d'avance les troupes ni les pistoles de l'Espagne, le commandant de la frégate ( un Irlandais appelé Nagle) avait ordre d'empêcher le débarquement ou de procurer le rembarquement des unes et des autres. Il fit donc remonter les troupes sur leur navire, qui toutefois ne retourna point de suite en Espagne et se tint quelque temps sur la haute mer, vers Belle-Isle, à portée de la côte bretonne ; mais il fut impossible de ravoir l'argent, et Nagle, en essayant de remplir cette partie de sa mission, fut au contraire arrêté quelques jours après. Ce bruit de la découverte du complot, transmis par Albéroni, ne reposait que sur l'établissement de la Chambre Royale et sur une grossière connaissance des révélations du sieur Roger. Pourtant ces révélations , quoique importantes, étaient loin d'être complètes, puisqu'elles n'avaient fourni au maréchal aucune lumière capable de lui inspirer la moindre mesure de précaution contre le débarquement des Espagnols, qui s'était fait sans nul obstacle dans la rivière de Crac'h et qui n'en eût pas éprouvé plus, si les sept navires fussent arrivés tous ensemble au but de leur expédition. Au lieu de faire cette réflexion sur l'avis donné par Albéroni , M. de Salarun perdit entièrement la tête, jugea tout connu et tout perdu, et que la seule voie de salut encore ouverte pour lui était d'aller de suite dénoncer l'approche du secours espagnol à l'autorité, à qui d'ailleurs il pensait bien ne rien apprendre mais simplement marquer sa bonne volonté et son repentir. Il se rendit donc à Vannes dès le lendemain matin, comme les trois cents Espagnols venaient de se rembarquer, et vint déclarer de vive voix au sieur du Quilio, lieutenant du prévôt des maréchaux, que les ennemis du Roi étaient à la côte; nouvelle qui fut de suite expédiée à Rennes par ce lieutenant, auquel Salarun la confirma l'après-midi dans un billet en ces termes : Ce que je vous ai dit ce matin n'est que trop vrai, mais il n'y a que deux mille livres ; entendant par deux mille livres deux mille hommes, car on croyait toujours que les six autres bâtiments étaient sur le point de paraître. Quand le courrier expédié par Du Quilio fut à Rennes, le maréchal était au château de Laillé, et quand il fut à Laillé, le maréchal était à la chasse, d'où il ne revint qu'au bout de plusieurs heures, ce qui mit du retard dans les ordres et l'exécution des mesures.

 

 

Château de Laillé

 

Enfin le maréchal revenu à Rennes, en fit partir aussitôt son neveu, le comte de Montesquiou, chargé de ses instructions, qui arriva à Vannes le 31 octobre 1719 et se rendit ce jour même, à la tête du régiment de Champagne, du côté de Quiberon, où M. de Salarun lui avait dit que devait se présenter la flotte espagnole. Mais c'était une feinte de celui-ci, qui un peu remis de sa première panique et en découvrant maintenant les tristes suites, voulait du moins en mettre à couvert les plus compromis des gentilshommes; en sorte que, pendant la course inutile du comte de Montesquiou à Quiberon, il faisait monter à Locmariaker dans une de ses barques les principaux chefs des conjurés, entre autres, MM. de Bonamour, de Lambilly Hervieux de Mellac, de Boisorhant, de la Berraye, en les suppliant de se rendre au plus vite jusqu'en Espagne. Tel n'était point cependant le dessein de ces gentilshommes, qui espéraient rencontrer à la hauteur de Belle-Isle la flotte d'Espagne enfin rassemblée, et la déterminer à revenir avec eux débarquer les deux mille hommes sur la côte bretonne, où se seraient trouvés alors, pour les recevoir, non-seulement les conjurés du pays d' Aurai, mais toutes les bandes de la division de M. de Pontcallec, qui était resté à terre. Mais arrivés à Belle-Isle, ils ne virent rien ; et comme ils étaient poussés du nord au sud par un vent violent auquel ils attribuaient le retard de la flotte, ils se laissèrent porter de plus en plus vers la côte d'Espagne, et finirent par arriver, sans d'ailleurs rien découvrir, jusqu'au port de Santander, où seulement ils connurent la vérité, qui était assez étrange. En effet, les six vaisseaux portant le reste du secours étant, comme nous l'avons dit, rentrés dans ce port après de vaines tentatives pour en doubler le cap, avaient mis leurs troupes à terre, qui, deux ou trois jours plus tard, lorsque l'on voulut les rembarquer, le vent étant moins mauvais, s'y refusèrent absolument, se mirent en état de révolte, et enfin ne purent être contraintes à l'obéissance : si bien que ces six vaisseaux, tant espérés en Bretagne et dénoncés même par Salarun comme prêts à toucher la côte, n'étaient jamais sortis de Santander. Pourtant les conjurés restés en Bretagne n'avaient point encore cessé de les attendre; aussi Mellac, Lambilly, Bonamour et les autres venus avec eux en Espagne, travaillèrent ils de toutes manières pour obtenir enfin l'envoi de ce trompeur secours : nous dirons un peu plus loin quel fut le succès de leurs efforts. Cependant le maréchal se décida à aller rejoindre son neveu, et partit de Rennes pour Vannes le novembre 1719, escorté seulement de quatre ou cinq gardes. Quelques conjurés en ayant été instruits, conçurent aussitôt l'idée de l'enlever en route, de le conduire au château de Sucinio dans la presqu'ile deRuis, de mander de là au Régent qu'ils allaient pendre leur prisonnier à un créneau et puis passer en Espagne, si on ne leur expédiait de suite une amnistie générale. Ils firent prévenir en hâte leurs amis et donner un rendez-vous où ils comptaient être soixante-douze; ils y furent seulement dix-huit, ce qui toutefois eut suffi pour faire le coup, si Montesquiou, depuis son départ de Rennes, n'avait pas été rejoint par un gros détachement de dragons : et c'est là ce qui fit manquer l'entreprise. Le maréchal, arrivé à Vannes le soir des Morts (2 novembre 1719), entra dans cette ville aux flambeaux, au milieu d'un formidable cortège de dragons, de cuirassiers et de cavalerie de toute sorte. « Cette entrée lugubre, dit Robien, paraissoit annoncer quelque chose de sinistre; aussi n'entendoit-on pas souffler. » Il fit faire en effet dès le lendemain plusieurs arrestations, et garnir la côte do troupes, de Vannes au Port-Louis; car il continuait encore à craindre la venue du secours espagnol, que les conjurés de leur part continuaient d'espérer et se préparaient à accueillir de leur mieux, entretenant de tous côtés des bandes de partisans, chacune d'un petit nombre d'hommes, faciles à dissimuler et disséminer, mais faciles aussi à réunir en un corps au premier signal. Par suite du passage en Espagne de Mellac, Boisorhant, Bonamour, Lambilly, etc., Pontcallec se trouva être à peu près le seul chef actif resté dans l'évêché de Vannes, où la lutte semblait se devoir concentrer. Il donna à M. Le Gouvello de Kerantré la charge de trésorier-général vacante par le départ de M. de Lambilly, et s'adjoignit pour lieutenant principal M. de Montlouis, comme on le voit par ce passage d'une lettre qu'il lui écrivait alors : « Kerantré m'a dit qu'il vous avoit laissé quatre mille livres pour égaliser dans l'évèché de Quimper , et que j'en prendrois cent pistoles pour lever du monde. J'ai cent hommes dans ma forêt, et autant de chez moi que je paierai à huit sols par jour. Faites-en de même , et donnez vingt pistoles à chacun des gentilshommes de vos cantons, comme Talhouët, du Coëdic, etc. » Montesquiou , cependant, ne voyant point paraître la flotte espagnole et jaloux d'utiliser tant de régiments entassés dans la province, tourna tous ses efforts contre ces bandes ; mais le difficile était de les joindre, et de saisir un ennemi prompt à se dissiper, voire à s'évanouir au fond des bois dès qu'il se sentait menacé, et non moins prompt à reparaître aussitôt que les lourds dragons, las de leurs caravanes à travers les fondrières de Basse-Bretagne, avaient repris tout harassés le chemin de leurs cantonnements. Un jour, par exemple, on vient annoncer au maréchal que le marquis est à son château avec une petite détachement qui s'élance, pas accéléré ... et ne trouve plus personne. Quelques jours après, on revient ; cette fois la nouvelle est sûre : le marquis est bien chez lui non point à la tête d'une simple bande mais d'une petite armée, plus de six cents hommes, et avec tous ses amis ; ils tiennent même en cet instant un conseil de guerre ; on les voit, ils ne se cachent point, il ne faut pour les surprendre qu'un gros corps de troupes. Le maréchal envoie de Vannes tout un régiment. Peine perdue : le régiment venu, le château est vide ; seulement la forêt ne l'est pas. On laisse au château une garnison, mais quoique la forêt touche le château, on n'ose pas même la sonder, et les conjurés y bravent en paix les dragons.

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Published by poudouvre
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