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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 15:00

Quelques jours après, dans la petite ville de Sarzau, un maitre de barque du pays de Vannes, vrai loup de mer de pied en cap, était commodément installé à fumer sa pipe sur la porte de la principale auberge. Survient un monsieur tout de noir vêtu, qui veut entrer; mais comme notre marin, par sa prestance, emplissait les trois quarts de l'ouverture et ne bougeait non plus qu'un terme, l'homme noir en entrant le heurte, et le marin malcontent lui envoie au nez une épaisse bouffée de tabac; l'homme noir se fâche, gronde, le marin bien embouché riposte; mais l'homme noir tout à coup, voyant passer dans la rue quelques archers de la maréchaussée, les appelle et leur ordonne d'empoigner le marin, qu'on jette de suite en prison. Car l'homme noir n'était autre que M. le procureur du Roi à la barre de Sarzau, discret et grave personnage, ennemi du tabac. Le malencontreux fumeur s'appelait Gilles Madéran ; c'est lui qui avait passé dans sa barque, de Locmariaker jusqu'en Espagne, MM. De Bonamour, de Lambilly, de Mellac, et autres; et justement il était arrivé d'Espagne la veille, ignorant tous les nouveaux événements survenus en Bretagne depuis son départ. Lui-même au reste n'était pas moins ignoré ; le procureur de Sarzau ne soupçonnait rien de son rôle, de son voyage en Espagne, de ses relations avec les conjurés; en mettant la main sur lui, il n'avait voulu que.donner une leçon de savoir-vivre à un fumeur mal appris, nullement châtier un conspirateur. Toutefois, pour garder les formes, il ordonna de fouiller le prisonnier; et cette fouille, qui n'était que de formalité, fit découvrir sur le pauvre Madéran les deux pièces dont voici le texte : Lettre circulaire de MM. de Bonamour, de Lambilly et de Mellac Hervieux (adressée aux conjurés demeurés en Bretagne), dont Madéran, maître de barque, qui les avoit passés en Espagne, fut trouvé chargé à son retour. Messieurs, nous devons vous rendre un compte exacide tous les événements dont nous avons été les témoins. Le jour après avoir envoyé un exprès avec les expéditions et espèces pour les Evêchés, nous nous embarquâmes pour aller au devant de la flotte, que nous devions trouver à la hauteur de Belle-Isle, ayant dû suivre M. Le Calme qui l'avoit laissée prête à partir. Mais ayant resté plusieurs jours sous Belle-Isle et voyant qu'elle tardoit au-delà de nos espérances, nous prîmes le parti de profiter du vent, qui lui étoit contraire, pour venir à sa rencontre, et ce vent ayant duré nous a heureusement portés jusques au port, où nous l'avons encore trouvée. Mais, tragique événement! nous avons trouvé tout renversé par un Espagnol, maréchal de camp, qui, ayant gagné les officiers des troupes, s'est révolté avec eux contre les ordres de mylord le duc d'Orraond, a fait débarquer les troupes; enfin a résisté aux ordres du ministre : dont il a été puni. Mais nous ne laissons pas d'en être les victimes ; car cet événement et toutes les difficultés dont il a été suivi ont causé un grand retardement, qui, avec les nouvelles que la cour a reçues de France, ont l'ait regarder l'exécution de ce projet comme impraticable. Nous vous envoyons une copie de la lettre de M. le cardinal Alhéroni â M. Le Calme, qui vous en instruira, et sur laquelle vous pourrez prendre plus positivement voire parti et nous marquer la conduite que nous devons tenir. Nous partons pour Madrid, où nous attendrons votre réponse positive, tant pour prendre notre parti que pour agir conformément à ce que vous nous en écrirez, s'il vous plaît, précisément par votre réponse, en nous informant au long des dispositions où vous êtes et de tout ce qui se passe en général et en particulier, comme de la disposition des troupes, du maréchal, de la Chambre et de ses progrès, enfin de tous les événements arrivés de votre côté. Nous vous laissons juger du fâcheux état où nous nous trouvons, causé surtout par l'ignorance où nous sommes de celui de la province. Faites diligence pour nous en informer avec tout le secret possible, afin que nous puissions nous déterminer comme nous le devons et que vous le jugerez le plus convenable, soit en restant dans ce pays-ci pour l'exécution de vos ordres, ou en nous rendant en province pour contribuer de notre mieux aux entreprises que vous aurez pu commencer. Il est bon de vous informer que, depuis la lettre de M. le cardinal dont vous trouverez ci-jointe une copie, il y a eu malgré cela un second ordre pour faire rembarquer les troupes et partir, qui a encore été traversé par le même maréchal de camp et les officiers d'infanterie. Vous ferez là-dessus vos réflexions. Le monsieur qui vous remettra cette lettre, a une voie sûre pour vos réponses, que nous attendons avec une vive impatience. Nous avons l'honneur d'être. Messieurs, vos très-humbles et très obéissants serviteurs (signé) Hervieux de Mellag, Talhouet de Ronamour, de Lambilly. »   Pontcallec fut incarcéré au château de Nantes le 2 janvier 1720; après son arrivée, l'instruction prit une activité nouvelle. Instituée par lettres patentes du 3 octobre 1719, cette chambre criminelle avait été créée afin de rassurer l'opinion, qu'alarmaient au début d'une guerre contre Philippe V les bruits répandus sur l'état de la Bretagne, et l'érection en fut antérieure de près d'un mois à l'arrestation de la plupart des prévenus. Revêtir de formes légales des arrêts, dictés d'avance, telle fut dans tous les temps l'oeuvre de ces commissions, dont l'odieux souvenir aurait flétri l'honneur de la Magistrature française, si ses membres n'étaient le plus souvent demeurés étrangers à la formation de ces tribunaux politiques. La chambre criminelle de Nantes fut composée par le garde des sceaux d' Argenson, de quatorze maîtres des requêtes de l'hôtel, présidés par un conseiller d'état, personnel purement administratif appelé à s'écouler pour la plus grande partie dans le service des intendances. Cette chambre s'ouvrit le 29 octobre avec un.grand appareil dans le château qui avait vu mourir le comte de Chalais et partir Fouquet pour un exil plus terrible que Ia mort. Avant de statuer sur le sort des accusés, dont chaque jour augmentait le nombre, les commissaires jugèrent à propos de frappa quelques écrits clandestins qui se lisaient alors avec avidité. Ces écrits avaient pour but d'intéresser l'opinion aux prisonniers, et présentaient les désordres des derniers temps comme une conséquence coupable sans doute, mais naturelle, de la violation des droits de la province, du mépris témoignée son parlement et à ses états. La mission de la chambre de Nantes, telle que la lui avait assignée M. d'Argenson, avait été de confondre dans une réprobation égale, en les frappant par des arrêts communs, la résistance constitutionnelle de la Bretagne et le concours donné par un petit nombre de conjurés aux visées ambitieuses d'Elisabeth Farnèse et d'Alberoni. De leur côté, les accusés mirent tout en oeuvre pour dissiper cette confusion systématique. Il n'y eut pas jusqu'à M. de Pontcallec qui ne s'efforçât d'expliquer sa conduite dans le sens d'une opposition légale en la rattachant au pacte de Dinan, malgré l'évidenee des faits sous lesquels il fut trop facile, de l'accabler.

 

 

Château des ducs de Bretagne à Nantes 

 

Ses déclarations, ignorées jusqu'ici, peuvent se résumer de la manière suivante. L'accusé reconnaît avoir participé à toutes les réunions formées par la noblesse après les états de Dinan. Il donne des détails étendus sur l'assemblée de Lanvaux et sur trois autres qui suivirent. Il ne s'agissait, selon M. de Pontcallec, que de résister à l'oppression dé M. de Montesquiou et de concerter un plan de conduite relativement au paiement des impôts, dont la perception avait cessé d'être régulière. Interrogé sur les préparatifs militaires faits au Pontcallec, l'accusé s'efforce d'établir que l'importance de ces moyens de défense a été démesurément exagérée; il n'a jamais eu plus de soixante hommes sur pied, et le vrai but de cet armement, c'était de résister à la maréchaussée, si elle venait, comme le bruit s'en était répandu, s'emparer de sa personne sous le prétexte qu'il faisait la contrebande du tabac. Sommé de s'expliquer sur plusieurs lettres adressées à M. de Montlouis contenant des instructions d'un caractère tout militaire et un plan pour armer et soulever les paroisses voisines, Pontcallec répond que cette correspondance est une pure mystification : M. de Monlouis est un maniaque qui se croit appelé à commander des armées; l'accusé a eu le tort d'entrer dans ce travers d'esprit, et s'est amusé à caresser les visions chimériques de son ami. Interrogé en dernier lieu sur la participation du parlement aux agitations de la province, il dit que, d'après M. de Lambilly, intermédiaire principal entre les magistrats et les gentilshommes, il suffisait, pour obliger le parlement à se prononcer, à lui faire une douce violence, ce qui aurait lieu, si l'on parvenait à pénétrer de force dans la ville de Rennes; sur la demande des commissaires. Il nomme tous les conseillers réputés-secrètement favorables aux vues des agitateurs Il n'était pas sans difficulté de mener à fin une procédure qui s'appliquait à cent accusés présents et à cinquante contumaces. Disjoindre la poursuite dans une affaire où se présentait un même corps de délit, c'était un procédé peu régulier; juger tous les prévenus à la fois, c'était une entreprise à peu près impossible. Dans une dépêche impérative, le garde des sceaux trancha la difficulté Il prescrivit aux commissaires de s'occuper d'abord des quatre principaux accusés, les seuls dont il convoitât la tête, en englobant dans le même arrêt tous les contumaces engagés dans les machinations avec l'Espagne, et tous passibles, à ce titre, de la peine capitale. Vingt condamnations à mort par un seul arrêt, cela parut au garde des sceaux pouvoir exercer une salutaire influence sur tous les parlementaires depuis Rennes jusqu'à Grenoble, depuis Grenoble jusqu'à Toulouse. Au moment où la Bretagne se rattachait avec ardeur à l'espoir d'une. prochaine amnistie, la chambre criminelle préparait donc en secret le dénouement de cette immense procédure. 

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Published by poudouvre
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