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3 novembre 2015 2 03 /11 /novembre /2015 14:28

 

Le mémoire de l'intendant des Gallois de la Tour a été écrit en 1733; j'ai pu en fixer la date précise dans un précédent travail. C'est une enquête fort importante, beaucoup plus détaillée, tout au moins en ce qui concerne l'industrie, que le Mémoire de Nointeiw, qui a été écrit 35 ans auparavant. Elle contient un grand nombre de renseignements qu'on trouverait difficilement ailleurs, et d'autant plus précieux que, pour rhistoire économique de la Bretagne dans la première moitié du XVIIIe siècle, notre documentation est assez pauvre. Sans doute, ce ne sont que des renseignements indirects, de seconde main, et nous ne savons pas au juste comment rintendant a procédé, car nous ne possédons pas les documents dont il s'est servi pour édifier son enquête; il semble bien avoir consulté les subdélégués (le cadre du mémoire, ce sont les subdélégations), ainsi que les « fabricants » et les négociants des ports- dont il analyse les doléances. Il est intéressant, d'ailleurs, d'avoir une description concernant l'ensemble de la Bretagne. Puis, nous pouvons remarquer que les données fournies par le mémoire concordent assez exactement avec celles qui proviennent d'autres sources, notamment des documents conservés aux Archives départementales d'Ille-et-Vilaine, parmi lesquels on peut citer l'Etat des manufactures de la Bretagne, de 1740 (G 1533) et les Etats des toiles présentées aux bureaux des visites de Bretagne (G 1547 à 1552). Les renseignements du mémoire sont aussi, en grande partie, confirmés par les Considérations sur le commerce de Bretagne, de Pinczon du Sel des Monts, qui datent de 1756. Le mémoire de l'intendant de la Tour nous donne une description détaillée des principales industries et notamment de l'industrie de la toile. En ce qui concerne la toile, il fournit des renseignements précis sur les grands centres de production (Rennes, Vitré, Quintin, Uzel, Saint-Pol-de-Léon, Morlaix, Landerneau, Lesneven, Locronan), sur les diverses catégories d'étoffes et les diverses façons : noyales ou grosses toiles à voiles des environs de Rennes; petites toiles à voiles de Vitré; toiles à voiles de Locronan; Bretagnes de Quintin et d'Uzel; « toiles cannevaux » de Fougères; toiles blanches à demi-fil ou roscoves et créées; grosses toiles et bourres d'Antrain; bélinges, étoffes mélangées de fil et de laine, de Clisson, etc.

 

 

Communauté des marchands de draps de la Ville de Clisson

 

 

Communauté des marchands de draps, merciers, 

& quincalliers de la Ville de Vitré

 

 

 

Communauté des tailleurs de la Ville de Quintin

 

 

Communauté des marchands de draps, de toile,

de la ville de Landerneau

 

 

Communauté des marchands et soie de Lesneven

 

Le mémoire montre bien que c'est une industrie presque exclusivement rurale, dont les produits sont concentrés entre les mains des gros tisserands, ou fabricants des bourgs, et surtout des marchands de toiles des villes, qui en tirent le principal bénéfice. Les salaires des artisans de la campagne sont, en effet, très bas. L'industrie rurale n'est soumise à aucune maîtrise et jurande et n'observe que très peu les règlements que les inspecteurs des manufactures négligent ou sont incapables de faire respecter. C'est précisément à cette inobservance des règlements que l'intendant attribue surtout la décadence qu'il constate partout dans Ja « manufacture » des toiles, ainsi que la très forte diminution des produits de cette industrie (la baisse en est parfois des deux tiers), et le mémoire donne, à cet égard, des indications très précises. Une autre cause de la décadence, affirme l'intendant, c'est la concurrence des manufactures étrangères et surtout de l'industrie anglaise, ainsi que la ruine du commerce que faisaient les ports bretons avec les îles d'Amérique. Nous savons, d'autre part, qu'à partir de 1735, l'industrie de la toile s'est sensiblement relevée. Dans beaucoup de subdélégations, un certain nombre d'ouvriers filent et tissent la toile, ou encore fabriquent des étoffes de laine grossières, mais qui ne servent qu'à la consommation locale, et dont le revenu est peu important. Par contre, la fabrique de tricots de Vitré emploie un grand nombre d'ouvriers et travaille pour l'exportation. En bien des régions de la Bretagne, on note l'existence de tanneries, mais la plupart d'un produit très restreint et n'employant que quelques ouvriers. C'est Rennes qui est le centre le plus important : la tannerie y occupe 300 ouvriers et a été florissante pendant toute la première moitié du XVIIIe siècle. On peut remarquer que l'industrie de la verrerie a un caractère très analogue; il existe des verreries dans un assez grand nombre de subdélégations, mais aucune n'a le caractère d'un établissement important, à l'exception peut-être de celle que le sieur Leclerc a établie à Nantes, mais qui est en décadence dès 1733 (D. Les papeteries, nombreuses surtout dans la région de Morlaix, ne sont que de petits établissements, n'employant que quelques ouvriers, et fabriquant du papier de mauvaise qualité. A Nantes seulement, à cause du commerce avec les îles d'Amérique, on note l'existence de raffineries, mais qui semblent en décadence. Dans la même ville l'intendant signale une fabrique de cotonnades, qui paraît avoir été une manufacture au sens moderne du mot, puisque les 1.000 ouvriers qu'elle emploie sont logés dans l'établissement et que 100 métiers y sont groupés. Tout exceptionnelle aussi nous apparaît la fabrique de bas au métier de Nantes, qui est en progrès au moment où M. de la Tour écrit son mémoire. On remarquera que l'intendant de la Tour est très mal renseigné sur les établissements métallurgiques et les exploitations minières de la province : il n'en cite que fort peu ei avec très peu de précision. Au contraire, le mémoire indique avec soin la provenance des matières premières, notamment des laines et du fil, qui est produit surtout dans la province. Il note aussi les débouchés des industries textiles, des tanneries, etc. D'ailleurs, il n'y a guère que la toile dont les produits soient exportés; les autres industries suffisent à peine aux besoins de la région. Pour la plupart des « manufactures », on indique le revenu annuel de chacune, ainsi que les salaires des ouvriers : les fileuses gagnent, en général, de 4 à 5 sous par jour; les tisserands, de 8 à 10 s. Les tanneurs, verriers, papetiers gagnent de 8 à 10 sous, rarement 12 sous.

 

Extrait de L'industrie et le commerce de la Bretagne dans la première moitié du XVIIIe siècle par Henri Sée 

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Published by poudouvre
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