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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 12:24

 

 

 

 

L'acte dont je vais donner le texte, bien qu'il semble d'un assez faible intérêt au premier abord, est peut-être l'un de ceux qui honorent le plus le règne du duc Jean V : l'ingénieur-géographe Ogée, dans son dictionnaire de Bretagne où perce trop souvent l'esprit adopté par les auteurs de l'Encyclopédie, dit assez cavalièrement : « Il (Jean V) eut le surnom de Bon, qu'il méritait sans doute. » M. Guépin, dans l'histoire de Nantes, avoue que ce prince, bien que peu brave et doué d'une médiocre intelligence, faisait pourtant marcher de front tout ce qui pouvait améliorer le sort moral, physique et intellectuel de ses sujets : avouons qu'on s'abonnerait encore à avoir des souverains aussi médiocres ! Dans la Biographie Bretonne, M. LeJan s'exprime ainsi : «En somme, Jean V, prince médiocre, eut un règne très-beau pour la nation. D'où vient cette anomalie?.... N'exagérons pas, toutefois, l'incapacité de Jean V, à qui nous ne pouvons attribuer l'initiative des choses puissantes accomplies sous son gouvernement, mais qui a le mérite très-réel de l'avoir suivie. Le peuple en jugea ainsi, car il l'appela Jean-le-Bon. » Moi , je me permets de dire que le peuple a eu dix fois raison, si le fait que je signale aujourd'hui a été, comme je le crois, connu parmi les Bretons, et, probablement, s'il n'est pas resté unique. Au commencement du XVe siècle, la châtellenie de Moncontour appartenait à Olivier de Clisson, qui la donnait, le 28 janvier 1406, à sa fille Marguerite, comtesse de Penthièvre : quatre ans plus tard, celle-ci abandonnait cette seigneurie au duc de Bretagne moyennant 2000 livres de rente : nous avons eu déjà occasion, quelques pages plus haut, de voir comment il se fit que l'on dût indemniser les sires de Montafilant qui avaient aussi, à cette époque, des droits sur Moncontour. Je ne sais trop à quelle époque de sa vie si agitée le connétable résida à Moncontour: ce qu'il y a de positif, c'est que pour embellir son château il voulut établir des jardins, et pour réaliser son désir, s'empara de la propriété d'une femme nommée Isabelle Torio, démolit deux maisons qui appartenaient à celle-ci et oublia complètement de l'indemniser. Bien des années s'écoulèrent, et Isabelle Torio devait craindre que le bon plaisir du sire de Clisson n'acquît force de chose jugée, lorsque, pour son bonheur, elle devint subgiée du duc de Bretagne. Jean V, alors seigneur de Moncontour, considéra que sa conscience l'obligeait à réparer les torts causés par l'injustice des anciens propriétaires du fief, et indemnisa sa sujette par des lettres conçues en ces termes : « Jehan par la grâce de Bieu duc de Bretaigne, conte de Montfort et de Richemond, à nostre bien amé et féal secretaire Alain Guillet, nostre receveur de Lamballe, salut : Receues avons la supplicacion et humble requeste de nostre pouvre subgiée Ysabel Torio demeurant en nostre ville de Lamballe, contenant coment feu le sire de Cliçon avoit autrefois fait démolir et abatre deux maisons appartenantes à ladicte impétrante, et en la place des dictes maisons fist fere et édifier les jardins de nostre chastel de Moncontour, sanz ce que elle peust avoir dudit sire de Cliçon aucune satisfacion ne récompense, ainsi que de ce nous avons esté bien informez et acertainez, nous suppliant sur ce lui pour voir de remède convenable. Pour ce est-il que nous qui usons et possédons lesdiz jardins, avons aujourd'huy fait veoir ladicte supplicacion en nostre conseill, et par icelui le cas meurement considéré, a esté ordonné que pour la descharge de nostre conscience nous rendons et poyons, ou façons rendre et poyer à ladicte suppliante, pour son desdomaige et récompense des dictes maisons, la somme de soixante livres monnoie. Pourquoy vous mandons et commandons que incontinent ces lectres veues, vous poyez à ladicte suppliante ladicte somme de soixante livres, lui ordennée, comme dict est, sauff à elle à avoir son recours de demander en plus large son desdomaige et récompense, si elle voit l'avoir affere, envers les hoirs dudit feu le sire de Cliçon qui fist démolir lesdictes maisons ; et gardez que en ce n'ait faulte, et rapportez ces présentes avecque la quictance de ladicte suppliante : ladicte somme de soixante livres vous seraalloée et mise en elère descharge par noz bien amez et féaulx conseillers les gens de noz comptes aucquelx mandons et commandons ainsi le fere, car ainsi le voulons et nous plaict, nonobstant queulxconques ordonnances touchant nostre trèschier et très-amé ainsné filz le conte de Montfort, ne autre ad ce contraires. Donné en nostre ville de Nantes le XVIe jour de mars, l'an mil cccc trante. Par le duc : de son commandement et en son conseill auquel vous, le séneschal de Rennes et de Nantes, Jehan Mauléon, le général maistre des monnoies, Jehan Chauvin, Jehan Garin, le trésorier, et autres estiez. » La dernière phrase de ce titre était là pour empêcher les difficultés qui auraient pu provenir de la part de François de Bretagne comte de Montfort, auquel Jean V avait donné la châtellenie de Moncontour. Le duc tenait fortement à ce que cet acte de justice reçût sans retard son effet, car à la charte, qui est accompagnée de la quittance, datée du 31 mars, est annexé le billet suivant, autographe, de Jean de Malestroit évêque de Nantes et chancelier de Bretagne : « Allain Guillet, receveur de Lamballe, je vous fais savoir de par messire le duc que se vous faites difficulté de poier incontinent les soixante livres cy dedans quelque assignacion ne atournance du fait de monsieur le conte, mon filleul, de votre requeste non obstant, que jamais vous ne servirez le duc ung jour, car il a bien à plain entendu le cas de la povre femme qui est tant piteux que plus ne peut le garder qu'il n'y ait faulte sans y querre excusacion de vérification ne aultrement, car je me suis chargé et charge de ce vous fere valoir, et que partant le poyement de ladicte povre femme est seur. Escryt a Nantes soubz mon seign manuel le XIIIe jour de Mars l'an mil cccc trante. J. évesque de Nantes. » Outre cet ordre du chancelier, je vois encore un avis donné par le receveur général des finances du duc, en ces termes : « Allain Guillet, je vous certiffie que si vous en faillez, et que ne la faites contente, que james le duc ne vous amera ; et le fésant je me oblige de le vous fere bailler ès comptes, ou le vous poier du mien. Me raportez cest mandement et l'acquit. A. Guinot. Depuis bien longtemps le château de Moncontour a disparu : peut-être trouverait-on aujourd'hui difficilement l'emplacement sur lequel le connétable de Clisson avait brutalement établi ses jardins ; mais le souvenir de la bonne action survit, et un petit fragment de perchemin, conservé aux archives des Côtes-du-Nord, vient rendre un témoignage authentique à la mémoire du prince auquel le peuple avait donné le surnom de Bon.

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Published by poudouvre
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