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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 15:47

L'enlèvement du duc Jean V.

 

 

On était au commencement de février 1420. Le duc se trouvait à Vannes. Les Penthièvre lui envoyèrent un de leurs conseillers, Pierre Beloy, pour lui marquer leur désir de s'unir plus intimement à lui par une de ces alliances privées, un de ces engagements assez habituels en ce siècle, où les parties se juraient amitié et dévouement inviolable. Dans celui-ci, les Penthièvre offraient de « s'obliger à servir, honorer, chérir le duc comme leur prince et seigneur vers tous et contre tous qui pourroient vivre et mourir et ils demandaient au duc de vouloir bien leur promettre de se montrer toujours pour eux « bon seigneur et ami ». Jean V accueillit très bien cette idée et leur fit dire par leur messager de venir conclure cette alliance à Nantes, où il devait se rendre dans quelques jours, pour recevoir une ambassade du dauphin dont la venue lui était annoncée. Olivier et Charles de Blois ou de Penthièvre y vinrent en effet, l'alliance fut conclue avec renouvellement de grandes démonstrations d'amitié, lit commun, table commune, etc. Au bout de quelques jours, le comte de Penthièvre vint prier le duc, de la part de sa mère et de ses frères, de leur faire l'honneur de venir prendre quelque esbatement au château de Châteauceaux sur la Loire, résidence de la vieille comtesse de Penthièvre, ajoutant qu'il y trouverait de belles chasses et « gracieux bancquet, où il seroit servi par « les plus belles damoiselles jeunes et frisques que l'on sçauroit souhaiter, et y trouveroit du passe temps moult plaisant, a Jean V, jeune encore et bien tourné, passait pour n'être point insensible aux charmes des « belles damoiselles » sans-trop se faire prier il accepta. Le lundi 12 février au matin, le comte de Penthiève vint réveiller le duc encore au lit, le pressant de partir« parce qu'il estoit haulte heure et qu'on l'attendoit à Chasteauceaux.Il avait d'abord été question de faire le voyage en bateau par la Loire mais la saison était rude, le temps incertain. On préféra la voie de terre, et Jean V, accompagné de son plus jeune frère Richard de Bretagne, n'alla ce jour-là qu'au Loroux-Botereau, à quatre lieues de Nantes environ, où ces deux princes couchèrent, tandis que plusieurs officiers de la maison du duc, portant sa vaisselle d'or et d'argent poussèrent le soir même jusqu'à Châteauceaux avec le comte de Penthièvre Celui-ci, le lendemain de bonne heure, était revenu au Lornux, toujours pour hâter le départ du duc, lui répétant que « les dames l'attendaient » et que s'il ne faisait hâte « la viande se perdrait ».

 

 

Le duc et son frère entendirent la messe, montèrent à cheval et partirent par la voie que l'on suivait, pour aller à Châteauceaux, il y avait à faire trois ou quatre lieues. A mi-chemin environ on rencontrait une rivière la Divatte, petit affluent de la Loire coulant dans une gorge profonde,et que l'on passait sur un petit pont dit de la Tourbade ou de la Troubarde, fait de méchantes planches, incommode aux chevaux Jean V et son frère Richard mirent pied à terre pour le traverser. Comme, après l'avoir passé, ils remontaient à cheval suivis seulement de quatre ou cinq gentilshommes, le gros de leur suite assez nombreuse étant encore sur l'autre rive, voici que quelques valets et pages des Penthièvre s'en vont en riant, comme par jeu, lever les planches du pont, déclouées et déchevillées d'avance, et les lancent dans la rivière de façon à couper toute communication entre les deux bords et à isoler le duc de son escorte. Jean V, croyant à une plaisanterie, riait comme les autres, quand en se retournant, il vit sortir d'un bouquet de bois tout voisin Charles de Penthièvre, sire d'Avaugour, frère puîné d'Olivier, à la tête d'une quarantaine de lances à cheval et d'un certain nombre de gens de trait. Beau cousin, dit le duc à Olivier, quelles sont ces gens-ci ? -Ce sont mes gens, répondit le comte d'un ton hautain en même temps, il saisit le duc au collet, déclarant le faire prisonnier au nom du régent de,France, c'est-à-dire du dauphin, et ajoutant qu'avant de sortir de ses mains Jean V devrait se résigner à lui rendre son héritage, c'est-à-dire le duché de Bretagne. En même temps Richard le frère du duc était arrêté de la même façon par le sire d'Avaugour. Les six ou huit serviteurs du duc qui avaient passé le pont avec lui n'hésitèrent pas à se jeter tête baissée sur ceux qui venaient d'empoigner les princes, pour tâcher de dégager ceux-ci. Presque tous furent blessés un Beaumanoir eut le poing coupé, Jean de Kerpest, valet de chambre du duc, perdit uu bras et une jambe, Thébaud Busson seigneur de Gazon, Robert d'Espinai chambellant du duc, gravement atteints, furent mis hors de combat. Un gentilhomme des Penthièvre s'élança même vers le duc pour le frapper à la tête de son épée, mais le comte Olivier l'en empêcha, disant qu'il voulait remettre Jean V aux mains du dauphin, qui en déciderait. Cette lutte par trop inégale ayant cessé, tous les serviteurs du duc furent désarmés et conduits prisonniers à Châteauceaux par le sire d'Avaugour. Le maréchal de Bretagne, Bertrand de Châteaubriant, qui était de la suite du duc, fut seul réservé avec les deux princes, et ces trois prisonniers au lieu d'être conduits à Châteauceaux, prirent le chemin de Clisson sous la garde d'une grosse escorte commandée par le comte de Penthièvre lui-même. Clisson est à cinq lieues environ dans le sud du pont de la Troubarde, et il faisait encore jour quand cette troupe traversa cette ville, où elle ne s'arrêta pas, se bornant à passer par les faubourgs. Olivier de Penthièvre avait grand peur que le duc dans cette courte traversée ne fût reconnu, convaincu que, s'il l'était, les habitants s'ameuteraient pour le délivrer. Aussi avant d'entrer à Clisson il défendit à Jean V, sous de terribles menaces de mort, d'appeler au secours ou de dire le moindre mot pour se faire reconnaître. Si le prince avait bravé cette menace, il eût été très probablement délivré de suite mais tout abattu par son malheur, il ne parla ni ne bougea les Clissonnais ne se doutèrent même pas du passage de leur souverain dans leur ville. Passé Clisson, sans doute parce que la nuit venait, Olivier de Blois redoubla de précautions pour la garde de son prisonnier il fit lier fortement la jambe gauche du duc avec une corde à l'étrivière de la selle et conduire le cheval par ua licol attaché à la bride et de plus, dit le duc (car nous avons un récit, écrit par lui ou du moins en son nom, de cette triste aventure) « le dit Olivier de Blois ordonna deux grands ribauds à chevaucher à l'entour de nous d'une et d'autre part, avec chacun son mi-glaive entre leurs mains pour nous tuer et occire si nous eusions fait signe de nous vouloir enfuir ou échapper, et pour ceste cause estoient placés là ces deux ribauds, comme nous dit lui-même Olivier de Blois. » Le pauvre prince avait encore bien du chemin à faire avant d'être à sa destination. On le menait au château de Palluau en Poitou, à onze lieues (44 kilom. dans le sud-ouest de Clisson.) La troupe chevaucha longtemps silencieuse dans la nuit. Le bouillonnement de la haine satisfaite mêlé à l'agitation du remords excitait et soutenait le comte de Penthièvre, car depuis le matin au Loroux-Botereau il n'avait pas mangé et semblait n'y pas songer. Enfin, vers minuit, passant auprès du manoir d'une darne Catherine de Fresnoi, amie de sa maison, il fit faire halte « auquel hostel descendit « celui Olivier (dit le duc dans son récit et entra dedans pour manger, boire et se galler et nous laissa tout à cheval en la rue (sur la route), lié et détenu sans faire compte de nous, et y fûmes-nous longtemps au vent et à la pluie. Le malheureux duc était là littéralement mort de froid et de faim, sans même parler d'autres besoins que sa relation ne nous laisse pas ignorer. Un des hommes d'armes chargés de le garder, touché de sa détresse, en fit part au comte Olivier de Blois qui, craignant de voir son prisonnier périr de misère entre ses mains, le laissa enfin descendre de cheval quelques instants, ainsi que son frère, et là, dit le duc, « nous beusmes un peu et mangeasmes d'une oie froide. » Cela fait, le duc remonta à cheval, on le ligota comme devant et comme devant on le remit entre les deux ribauds chargés de l'occire s'il bronchait. Et de nouveau la troupe se mit en route, piétina et chevaucha toute la nuit, pour arriver à Palluau au jour, c'est-à-dire vers sept heures du matin, le 14 février 1421. Tel fut, dans ses principales circonstances, le traitreux enlèvement de Jean V par les Penthièvre, qui constitue ce qu'on peut appeler le premier acte du complot de Margot de Clisson.

 

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Published by poudouvre
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