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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 19:06

 

 

 

Planches diverses réalisées à la demande du Président de Robien

 

Lorsque, en 1801, Chaptal, appliquant la politique culturelle de la Convention, institua les musées de province par un décret qui attribuait aux quinze plus grandes villes de la République des œuvres d'art provenant des saisies et des conquêtes révolutionnaires, Rennes ne fut pas oubliée. Son musée reçut ainsi, en deux envois du gouvernement central, quarante-six peintures de qualité, tant de l'école française que des écoles étrangères. Toutefois l'organisme qui allait devenir officiellement le Musée de Rennes possédait déjà, antérieur à ces enrichissements, un important noyau d'œuvres d'art d'une origine locale et entrées dans les collections publiques de la Ville par suite de circonstances politiques toutes récentes. Il s'agissait de biens mobiliers saisis nationalement sur des émigrés, des établissements religieux (abbayes, communautés, églises paroissiales) ou supprimés (parlement). Dressé dès 1794 « par les citoyens Paste et Colin peintres », l'inventaire manuscrit de ces biens comportait, pour la seule partie relative à la « Nomenclature et description des tableaux » qui nous intéresse ici, une suite de 269 numéros. Tout ce que l'on pouvait affirmer de la provenance de ces œuvres, c'est qu'elles avaient pour origine commune une saisie révolutionnaire ; on n'en pouvait dire davantage, car malheureusement aucun nom de propriétaire ne figurait sur les pages de l'inventaire conservé à Rennes. Quelques auteurs cependant ont risqué des hypothèses et avancé que les meilleures de ces toiles, notamment. Le Nouveau-Né de Georges de La Tour, ne pouvaient appartenir qu'à la collection la plus célèbre et la plus considérable de la ville : celle du marquis de Robien. On ne prête qu'aux riches. Président au Parlement de Bretagne et membre de l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin, Christophe- Paul, marquis de Robien, était de ces amateurs éclairés comme le XVme siècle en connut tant : un Pierre Crozat, un Jean de Julienne, un comte de Caylus.

 

 

Le Président de Robien

cliché édition Le Flohic

 

En contact avec les milieux parisiens, il s'était constitué un riche cabinet de dessins des plus grands maîtres de toutes les écoles, achetant par exemple des pièces rares à la vente Crozat. Son goût pour l'archéologie s'était manifesté dans sa Description historique et archéologique de la Bretagne. Enfin, par des trompe-l'œil qui représentaient des objets de sa collection, entre autres Le Marchand de poissons de Brauwer, on savait qu'il possédait des tableaux. Ces collections variées faisaient l'ornement des splendides pièces lambrissées toujours en place dans son hôtel de la rue aux Foulons à Rennes, qui est, avec quelques autres, un des rares exemples de la grande construction urbaine rennaise du XVIe siècle. Après la mort du grand collectionneur en 1756, son fils aîné Paul-Christophe, également président au Parlement de Bretagne, hérita de sa collection et continua de l'enrichir jusqu'en 1791, date de son départ pour l'émigration. Conformément à la législation applicable aux émigrés, ses collections furent d'abord placées sous séquestre et définitivement confisquées lorsque leur ancien propriétaire eut été inscrit sur la liste générale des émigrés (loi du 2 septembre 1792). La conservation et l'affectation de ces biens aux collectivités publiques furent réglées par la loi du 25 novembre 1792. Si, de par leur notoriété même, il n'y eut jamais de doute sur la provenance des dessins (alors conservés dans des portefeuilles), il n'en allait plus de même des peintures car, sans rivaux dans le premier domaine, les Robien n'étaient assurément pas les seuls possesseurs de tableaux confisqués. Aussi désirable, aussi souhaitable que fût, pour l'histoire du goût comme pour celle des collections du Musée, la possibilité d'établir avec certitude le catalogue de la collection du marquis de Robien, le seul document qui aurait pu apporter la solution -l'inventaire manuscrit des confiscations dressé en 1791, auquel nous avons déjà fait allusion -était impossible à interpréter en ce sens. Il est nécessaire d'en donner ici la description. Cet inventaire est un grand cahier, 50 X 3 de papier bleu clair, composé dans son état actuel de quarante-deux pages manuscrites ; la liste ne commence qu'au n° 29 par suite de la disparition de la première page. Chaque page est divisée en sept colonnes qui se lisent horizontalement sous les titres suivants, à partir de la gauche : numéros, nomenclature et description des tableaux, hauteur des tableaux, largeur des tableaux, noms des auteurs, lieux des dépôts, observations. Pour connaître l'origine ou la provenance des tableaux, c'était à l'avant-derniere colonne, celle des « lieux de dépôt », qu'il fallait de toute évidence se reporter. Or, à cette place, ne figurent que des lettres, de A à S, sans autre indication. Cet état de choses ne permettait de tirer aucune conclusion, sous réserve de découvrir un autre document qui suppléerait au défaut de celui-ci. C'est celui qu'a trouvé, ces derniers mois, M. Michel Hoog, assistant au service éducatif de la direction des Musées de France. Des recherches qui l'amenaient à feuilleter aux Archives nationales les inventaires des musées de province lui firent trouver, entre autres, celui du Musée de Rennes. Il eut la délicate obligeance d'en faire part à la conservation. Mlle Berhaut, conservateur du Musée de Rennes, put alors constater que cet inventaire, retrouvé à Paris, était un double de celui de Rennes, envoyé dès sa rédaction à l'administration centrale et que ce double, lui, était fort heureusement complet. J'ai pu sur place relever, d'après l'original, les indications d'ensemble qui nous manquaient et combler la lacune des vingt-huit premiers numéros. Comme il était facile de le prévoir, la première page du premier cahier donnait la clé qui manquait pour interprêter la signification des lettres portées sous la rubrique : lieux de dépôt. Je transcris ici cette précieuse notice qui fournit la liste complète des victimes des confiscations.

« Tableau des caractères désignant les différents lieux où ont été trouvés les objets de l'inventaire.

-La Maison de Robien Emigré A

- Le reste des Maisons des Emigrés B

- La ci-devant Abbaye de Saint-Georges C

- La Communauté du Calvaire D

- Le reste des ci-devant Communautés E

- Les ci-devant Eglises paroissiales F

-Le Collège G

- La Bibliothèque dite des Avocats H

- L'Ecole gratuite de dessin J

- Le ci-devant Palais nomé le Temple de la Loi. . K

- Le ci-devant Château de Cucé Emigré L

- Maison Boissveau Emigré M

- Maison du cydevant Abbé de Roumilly Exporté. N

- Maison de Beaucourt Emigré O

- Maison Sarsfield Emigré P

Maison cidevant Abbé de la Biochaye Exporté Q

- Le cydevant Evêque de Girac Emigré R

-Maison Caradeuc de la Challotais, condamné.. S»

Pour établir définitivement le catalogue de la collection Robien, il ne restait qu'à relever les tableaux qui étaient accompagnés de la lettre A.

Cette collection se compose de cent trente-quatre tableaux, de qualité très inégale, généralement d'un petit format, les dimensions du Marché aux chevaux de Wouwerman (137 X 188) étant ici une exception unique. 

 

 

 

 

Les préférences du marquis de Robien sont allées aux scènes de genre, aux scènes de la vie quotidienne, goût qui correspond bien à ce qu'on imagine chez un contemporain de « L'esprit des mœurs ». Le piquant, l'anecdote l'attiraient plus que les grandes compositions sérieuses ou même religieuses. Constituée quelques années pl«s tard, l'importante collection du duc de Choiseul, le ministre de Louis XV, sera d'un esprit identique. Les meilleurs morceaux appartiennent aux écoles flamandes et hollandaises, d'ailleurs les plus largement représentées. De la première, nous citerons un Paysage de Breughel de Velours ; une Chasse aux sangliers de Wildens ; Joueurs de cartes dans un cabaret de Téniers le jeune ; un Paysage avec de nombreux oiseaux, d'une surprenante fraîcheur de coloris et d'invention, œuvre de Ferdinand Van Kessel ; Jésus chez Simon, précieux tableau de Francken entouré de petites scènes peintes en grisaille. Chez les Hollandais, il faut souligner l'autorité et la verve des petits panneaux de Brauwer ; l'étonnant Cheval blanc à la porte d'une auberge de Van Laer ; deux jolis Paysages avec figures de Winants ; Bethsabée de Rembrandt ; un Portrait de deux jeunes gens par Franz Van Mieris le Vieux, œuvre admirable par sa technique achevée et ses coloris. Mentionnons encore une hallucinante Danse macabre peinte en camaïeu à laquelle la présence insolite d'une pie confère un caractère fantastique. Les rédacteurs de l'inventaire révolutionnaire la donnaient à René d'Anjou, sur la foi d'une inscription peinte. Dans la colonne des observations, on peut lire ce commentaire : « Ce tableau n'est intéressant que pour l'histoire, l'anatomie cependant est parfaitement rendue » . Ces exemples feront assez voir que cet inventaire ne saurait être publié tel quel sans l'accompagnement d'un appareil critique sérieux, consacré aux attributions. En effet, s'il est un point définitivement acquis, celui de la provenance, il n'en reste pas moins qu'un autre, extrêmement délicat, reste à étudier : celui de l'attribution des œuvres. Celles que donnèrent les auteurs de l'inventaire de 1794, guidés peut-être par des inscriptions apposées sur les œuvres (des « cartels » comme l'on dirait aujourd'hui), ont été parfois conservées dans les catalogues successifs du Musée, parfois controuvées ; bref, chaque œuvre pose des problèmes, nécessite des comparaisons, etc. C'était un travail trop long pour que les résultats pussent en être actuellement publiés. Toutefois, il nous a paru intéressant de faire part au public des fruits de cette découverte sur la piste de laquelle nous remercions encore M. Michel Hoog de nous avoir conduit. Elle ne répond qu'à une question jusqu'ici pendante : en quoi consistait la collection de tableaux du président de Robien ? Cette simple note se présente donc comme une modeste pierre d'attente

 

(voir Les manuscrits et planches de C.P. de Robien décrivant sa collection de papillons)

 

Jésus chez Simon de Francken

 

 

Joueurs de cartes dans un cabaret de Téniers le jeune

 

 

Bethsabée de Rembrandt

 

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Published by poudouvre
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