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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 14:35

 


Le jeune héritier Jean V de Bretagne figure derrière son père Jean IV

 

 

Jean IV de Monlfort, duc du Bretagne, laissait a sa mort, de son mariage avec Jeanne de Navarre, quatre fils : Jean, Artur, Gilles et Richard. La Bretagne pleurait, certes, le prince dont elle se sentait fière et qu'elle avait surnommé le Conquérant ; elle respirait cependant, pensant qu'un nouveau règne allait assurer la paix. Elle souffrait en effet depuis de longues années. La guerre de Succession, cette lutte fratricide entre Jean de Monlforl et Charles de Blois, l'avait épuisée ; et ; si le traité de Guérande avait mis fin à ses maux, il restait encore bien des misères à soulager. L'avènement au trône ducal du fils aîné de Jean IV rendait l'espoir à tous. C'était la tranquillité revenue dans les campagnes inondées de sang, dans les villages incendiés, dans les villes saccagées et couvertes de ruinés. On oubliait les malheurs passés. Aussi, le, 22 mai 1401, la ville de Rennes avait-elle peine à contenir les populations accourues de tous les points de la Bretagne. La vieille cité bretonne était eu fête. De toutes parts se pressait une foule avide de contempler son nouveau duc, âgé de douze ans, qui allait ceindre la couronne. Jean V arrivait de Nantes et, sur toute la route, il avait été accueilli par les acclamations de sou peuple, saluant en lui le prince qui rendrait la prospérité à la Bretagne, tout en sachant maintenir l'héritage de ses ancêtres dans sa grandeur et son indépendance. La ville de Rennes n'avait pas au XVe siècle la physionomie qu'elle a aujourd'hui. C'était la cité féodale par excellence. Sa population était renfermée dans des rues tortueuses, bordées de hautes maisons de bois à pignons pointus, a étages en encorbellements. Ses places irrégulières, ses carrefours anguleux autour desquels s'élevaient les manoirs féodaux aux poutres sculptées, aux tourelles gothiques, tout donnait à la ville un cachet bizarre qu'il est impossible de retrouver aujourd'hui. L'incendie de 1720 a détruit ta vieille ville tout entière. Il épargna cependant la cathédrale du XIIe siècle, dans laquelle eut lieu le sacre de Jean V, et qui, menaçant ruine, fut reconstruite en 1756. L'ancien château fut démoli en 1497, quelques années après l'époque où commence notre histoire. La porte Mordelaize, par où les ducs de Bretagne et les évêques faisaient leur entrée dans la ville de Rennes, est le seul monument qui subsiste des temps passés. Située à rentrée d'une rue aboutissant à la place de la Cathédrale, la porte Mordelaize a conservé une rangée de mâchicoulis et les rainures de son pont-levis.

 

 

Porte Mordelaise d'après ancien plan de Rennes

 

C'est un monument historique intéressant, au point de vue de l'architecture militaire du moyen âge. C'est là que l'évêque de Rennes, à la tête de son clergé, attendait le duc Jean, devant le pont-levis dressé. Le cortège arriva précédé des hérauts d'armes et de trompettes sonnantes ; tous se rangèrent des deux côtés de la porte, laissant le duc s'avancer au-devant de l'évêque. Monté sur un cheval richement caparaçonné, il avait à sa droite, sur une haquenée blanche, la duchesse douairière Jeanne de Navarre, sa mère; dont la beauté était rehaussée par la joie qu'elle ressentait de l'accueil fait a son fils. A la gauche de Jean, grave et maintenant fièrement l'ardeur de son petit cheval, se tenait son frère cadet Artur, alors âgé de huit ans, le héros de celte histoire. Derrière lui venaient ses deux autres frères, beaucoup plus jeunes, Richard, comte d'Étampes, et Gilles, conduits par des écuyers. Enfin, se massaient a la suite princes, comtes, barons, chevaliers du plus haut lignage, toute la noblesse du duché. Quand le jeune duc fut à quelques pas de lui, l'évêque Anselme de Chantemerle éleva la voix :

« Qui êtes-vous et que voulez-vous ? dit-il.

-Je suis le duc Bretagne, répondit Jean, et je veux entrer dans ma capitale. »

L'évêque s'inclina.

« Ainsi soit, Monseigneur, dit-il ; qu'on abaisse le pontlevis et que la porte soit ouverte ! »

L'ordre aussitôt exécuté, l'évêque fit un signe et l'archidiacre s'approcha, portant de la main droite l'Evangile et de la main gauche un reliquaire.

« Monseigneur le Duc, reprit l'évêque vous jurez sur l'Évangile et les sainctes reliques à Dieu et à Monseigneur saint Pierre, que les libertés, franchises, immunités, anciennes coutumes de l'Église de Bretaigne, de nous et de nos hommes, tiendrez sans les enfreindre; et de torts, violences, inquiétations, oppressions et de toutes novalités quelconques, nous et nos hommes garderez et ferez garder, en voslre pouvoir ? »

Jean V étendit la main droite sur l'Évangile et le reliquaire, et dit : « Je le jure. » Il proclama en outre : oubliance absolue et pardon du passé en faveur des condamnés et prisonniers pour tous faits de rébellion et de guerre.

Une rumeur d'approbation courut aussitôt dans la foule massée derrière les hérauts et tes gens d'armes. L'évêque s'écarta alors et les trompettes retentirent, pendant que le jeune duc s'engageait sur le pont-levis, suivi de sou cortège, pour pénétrer dans l'intérieur de la Ville. Au seuil de la maison de ville, attenante à la porte Mordelaize, se tenaient les échevins et les baillis. Ils s'inclinèrent devant leur nouveau souverain et le conduisirent dans une chambre préparée à cet effet, où il revêtit l'habit ducal de drap d'or. Il rejoignit alors le cortège et s'achemina vers la cathédrale au son des cloches, à travers les rues enguirlandées et pavoisées aux couleurs de Bretagne. Une foule compacte se pressait au-devant de lui, chantant Noël et l'accueillant par des cris enthousiastes. Jean V entra dans la cathédrale où, conduit par l'évêque il alla s'agenouiller devant le maître-autel de la chapelle Saint-Pierre. Suivant la coutume, il y demeura en prières jusque fort avant dans la nuit, pour se rendre ensuite au palais ducal. Le lendemain matin, dès la première heure, les cloches sonnèrent dans toute la ville, pendant que le peuple se répandait à travers les rues où devait passer le cortège. Jean V, revêtu d'une robe de pourpre fourrée d'hermine, avant le manteau ducal sur les épaules, sortit du château accompagné, comme la veille à son entrée dans Rennes, par sa mère et par ses frères, ainsi que par la noblesse du duché. Il se dirigea vers la cathédrale, accueilli par les acclamations du peuple. Il fut reçu à l'entrée de la nef par l'évêque, revêtu des ornements pontificaux et entouré de son clergé. Une députation des hauts dignitaires de la Bretagne, tant ecclésiastiques que séculiers, prélats et seigneurs, ainsi que les représentants des églises cathédrales et du tiers état, tous jaloux de saluer le successeur de Jean IV, remplissaient la nef. Une estrade, élevée à l'entrée du choeur, était ornée d'oriflammes et de bannières aux armes de la noblesse bretonne, d'écus blasonnés, de casques, d'armures, de cimiers enrichis de dorures et décorés des couleurs les plus éclatantes. Sur cette estrade se tenait debout et seul, fier et droit, un chevalier de haute taille, à la barbe grise, à la mine hautaine, que rendait presque farouche, l'oeil gauche qui lui manquait. C'était lui qui devait armer chevalier le nouveau duc et lui ceindre la couronne. C'était le personnage le plus illustre de la Bretagne, le sire Olivier de Clisson, connétable de France. Depuis son arrivée dans l'église, il était le centre de tous les regards. Ce n'était pas seulement a cause de la haute dignité militaire dont il était investi, mais aussi parce qu'il y avait autour de son nom toute une légende d'actions mémorables et d'aventures terribles. Olivier de Clisson avait été le grand ami de Bertrand du Guesclin. Il était, bien qu'élevé en Angleterre, et peut être parce qu'il y avait été élevé, le grand ennemi des Anglais. Il avait commandé l'armée de Flandre et avait gagné sur le brasseur Jacques d'Artevelde la fameuse bataille de Roscbecque. Mais sa véritable guerre avait été contre le père de Jean V, contre son seigneur, le duc de Bretagne lui-même. Jean IV, plus anglais que breton, avait pris en haine Olivier de Clisson et, a deux reprises différentes, lui avait tendu des pièges mortels. Une première fois, il l'avait attiré à Vannes au château de l'Hermine, et l'avait jeté dans un cachot, pour l'y laisser mourir. Il ne lui rendit la liberté qu'après en avoir exigé une forte rançon. Mais alors le roi de France Charles VI avait pris fait et cause pour son connétable et avait forcé le duc a rendre la rançon et à faire amende honorable. Une autre fois, à Paris même, Pierre de Craon, à l'instigation de Jean IV, attira Olivier dans un guet-apens et le laissa pour mort sur la place. Le roi de France, indigné, déclara la guerre au duc de Bretagne. C'est en marchant contre lui que, dans la forêt du Mans, il fut frappé de folie. Depuis, il y avait eu réconciliation entre le duc et le connétable, mais c'était le duc qui avait du faire les premiers pas. Ces événements faisaient l'objet des conversations autour de l'estrade. On disait aussi qtte Clisson était le plus riche seigneur du duché et qu'il avait des trésors cachés. Aussi tous les regards se portaient-ils sur lui avec une admiration où il entrait un peu de terreur. Olivier de Clisson, de son côté, en voyant venir à lui les fils de son ancien ennemi, ne pouvait manquer de se rappeler les persécutions dont il avait été autrefois victime. Bien qu'il cherchât à éloigner ces sombres souvenirs et à accueillir ces enfants avec bienveillance, ceux-ci n'en tremblaient pas moins en gravissant l'estrade et en prenant place à côté du connétable. Il se fit alors un grand silence, et le héraut d'armes Malo dit à haute voix :

« J'appelle notre Sire Jean de Montfort, fils de Monseigneur Jean IV de Monfort, duc de Bretagne; je l'appelle !

«-Me voici ! » dit une voix jeune et claire.

Le jeune duc se leva et vint plier le genou devant le connétable. Olivier de Clisson tira alors son épée et en frappa trois coups sur l'épaule de Jean V, en disant :

« Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je vous fais chevalier, Soyez preux, hardi et loyal. Je vous donne cette épée au nom de Monseigneur saint Pierre, comme elle a été donnée aux rois et aux ducs vos prédécesseurs, en signe de justice, pour défendre l'Église et le peuple qui vous est soumis, en prince équitable »

Puis l'évêque, après avoir béni la couronne, la remit à Clisson, qui la posa sur la tète de l'enfant, en disant :

«On vous baille ce cercle au nom de Dieu et de Monseigneur saint Pierre, qui désigne que vous recevez votre puissance de Dieu te tout-puissant qui, comme ce cercle, n'a ni commencement ni fin, duquel aurez logement et couronne perpétuelle en paradis, faisant votre devoir par bon gouvernement de votre seigneurie. »

Le jeune duc se tourna alors vers l'autel et, élevant la main, dit :

Amen.

Le héraut d'armes s'avança et dit :

« Je proclame Monseigneur Jean V de Montfort duc de Bretagne, je le proclame ! »

L'assistance unanime, debout, les mains levées, sacra une seconde fois le jeune duc par ses acclamations. Comme Jean V retournait à sa place, il fut arrêté par son frère Artur, qui lui dit :

« Mon frère, notre père nous disait que l'on peut bailler aux autres l'épée de chevalier quand on l'a reçue ; or donc, je vous prie de me la bailler, afin que je l'emploie à la défense de notre beau pays de Bretagne. »

Des applaudissements éclatèrent de toutes parts, et le jeune duc, soulevant à grand'peine la lourde épée, arma son frère chevalier. Jean V descendit alors de l'estrade et vint se placer au bas du maître-autel de Saint-Pierre, où il se tint debout, l'épée nue à la main, pendant la durée de la grand'messe, que l'évêque célébra pontificalement. Un Te Deum fut ensuite entonné et tes voûtes de l'église retentirent des accents de la musique sacrée et des cantiques d'actions de grâces en l'honneur du nouveau duc. Après la cérémonie, Jean V se rendit en procession à l'église Notre-Dame de la Cité. Il marchait sous un dais porté par les quatre bacheliers de Bretagne ; le grand écuyer marchait en avant, tenant l'épée ducale renfermée dans un fourreau garni de pierreries. Arrivé a l'église, le duc retira sa couronne et la déposa sur un coussin de drap d'or; pendant que les cantiques étaient entonnés de nouveau. II reçut ensuite les seigneurs vassaux à l'hommage. La journée se termina par une fête à la Cohue. Des tables furent dressées pour le peuple dans les salles d'en bas, tandis que, dans les salles d'en haut, le duc et les grands vassaux étaient servis. Des largesses furent faites dans la ville. A l'issue du repas, les convives s'entretenaient des événements de la journée. Chacun commentait l'audace du jeune Artur, sa hardiesse à venir réclamer l'épée de chevalier. Chacun prédisait toute une carrière de gloire à cet enfant ; fier de penser qu'il saurait un jour tenir haut le drapeau de la Bretagne. A l'époque où se passaient ces.événements, Artur n'avait pas encore huit ans et déjà, comme nous venons de le voir, battait dans son coeur l'amour de la patrie. Il était le digne fils de Jean IV de Montfort qui, par son énergie et sa valeur, sut conquérir la couronne à la pointe de son épée.  

 

 

Jean V de Bretagne

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Published by poudouvre
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