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14 décembre 2016 3 14 /12 /décembre /2016 14:25

 

A plusieurs reprises, en 1386, 1392 et 1394, Charles VI contesta le droit de Jean IV à frapper monnaie blanche : « Ipse пес proedecessores Ducis Britanniae non poieranl пес facere debebantnisi monetám nigram certi ponderis et valoris et nihilominus fecerat et fieri faciebat albam, quod erat in prejudicium Domini Regis et juris... » En 1392, Jean IV fit établir par une enquête que les ducs de Bretagne possédaient le droit ancestral de frapper monnaie noire et monnaie blanche. Dans toute cette contestation, et malgré certains commentateur, il n'est nullement question de frappe de monnaie d'or en Bretagne, ce que Charles VI n'aurait pas manqué de reprocher en tout premier lieu à Jean IV, et dont celui-ci aurait dû se justifier au premier chef. Il est donc établi que Jean IV n'a pas frappé de monnaie d'or, et que c'est à son fils Jean V qu'il faut attribuer cette innovation -c'est bien là le sens du mot « entreprint » dans le texte de Perceval de Cagny -que l'étude du Double-florin de Bretagne va nous permettre de mieux comprendre. Le Double-florin de Bretagne n'est connu sous ce nom que par les comptes de Jehan Mauléon que nous avons cités ci-dessus. A. de Barthélémy les commentant faisait absurdement de cette monnaie une pièce de 10 d. de cours. Il faut rapprocher le texte en question de quelques lignes d'un livre d'empirance édité par Saulcy et qu'a commenté Caron : « Doubles ďor de Bretaigne, c'est ung duc assis en chaire et a dessoubz ses pies un lion, et tient le duc en sa main dexire une espée et de l'aultre main ung escu aux hermines, sont ď empirance. »

 

 

Caron ajoute : « Ce type n'a jamais été retrouvé. C'est une imitation des monnaies de Louis de Crécy, comte de Flandre » ; quelques années plus tard, il écrivait : « le double florin est le cavalier qui figure dans nos collections et dont le poids varie de 3 g 47 à 3 g 20 et tombe même à 2 g 98. Le florin est notre demi-cavalier dont l'existence ... nous est révélée par la découverte de Monheim ». Cette opinion ne peut être reçue : Garon assimile les pièces de Jean V à celles des ducs François, qui appartiennent à un système pondéral différent, et rapproche ces dernières de textes qui leur sont notablement antérieurs. Engel et Serrure reprennent à leur compte la première hypothèse de Caron : « le florin d'or et le double d'or au duc assis, imitation des monnaies de Louis de Crécy, comte de Flandre, ne sont pas encore retrouvés ». Dieudonné lui, a reconnu le florin : « les comptes mentionnent, à côté de ce florin dit Petit double, un Double d'or à la chaise », mais se garde bien d'avancer aucune hypothèse quant à cette dernière pièce. Le rapprochement fait par Caron puis Engel et Serrure entre cette monnaie -qui reste toujours à découvrir en nature -et la chaise d'or du comte de Flandre Louis de Male (plutôt que de Louis de Crécy) est tout aussi trompeur que celui du florin de Bretagne, du franc à cheval et du « cavalier » des ducs François : le poids de cette pièce ne peut convenir à l'appellation «Double-florin»; de plus un détail montre bien que cette prétendue filiation n'existe pas : il n'y a pas de lion sous les pieds du comte de Flandre. On connaît des monnaies qui présentent un souverain assis, les pieds posés sur un lion et qui auraient pu passer pour le prototype de cette imitation bretonne : ce sont le Parisis d'or et le Lion d'or de Philippe VI ; mais une simple remarque suffît pour les écarter : il n'y a sur elles aucun écu. Une seule monnaie répond valablement à la description donnée par le livre d'empirance : elle représente un roi assis sur une chaise curule, tenant l'épée et le sceptre, accosté de deux écussons ; à ses pieds, deux lions couchés Le signalement transmis par le changeur de l'imitation bretonne est légèrement différent : le type de la monnaie bretonne était-il quelque peu varié ? Nous pensons plutôt que ce manuscrit, postérieur à 1461, décrit cette pièce « de mémoire ». Cette monnaie, française, est la «chaise d'or » frappée par le Dauphin Régent Charles, dont le nom véritable, celui qui était employé à l'époque, est « Double d'or », nom donné par le livre d'empirance à son imitation bretonne, laquelle dès lors n'a pu être frappée que par le duc Jean V. Non seulement c'est la seule monnaie qui réponde assez précisément à la description, mais c'est aussi la seule qui puisse par son poids être qualifiée de Double-florin : poids droit 6 ,118 g. Cette monnaie taillée à 40 au marc était accompagnée de sa moitié, le demi-double taillé à 80 au marc (poids droit 3,059 g), dont les deux seuls exemplaires connus sont comparables en poids : 2,95 g et 3,02 g aux florins de Bretagne; ceux-ci ont bien été taillés à 80 au marc, comme nous le supposions ci-dessus. L'empirance donnée au Double-florin de Bretagne par le manuscrit : 3 s. 9 d. nous donne un titre très bas : 19 1/2 carats (812 millièmes) par rapport au prototype d'or fin à 1/2 carat de remède (1000 à 979 millièmes) et même au titre de 22 carats 1/4 (927 millièmes) donné par un texte peu sûr. Curieusement ce même changeur donne pour le florin de Bretagne des empirances moins élevées : 2 s. 1 d. soit 21 1/2 carats (895 millièmes) et 6 d. soit 23 4/10 carats (983 millièmes); il est pourtant pour le moins très vraisemblable que le titre de ces deux espèces était le même à une même date. La date de création de ces deux monnaies d'or bretonnes n'est guère difficile à déterminer : Hilaire Gillart nous avait dit en 1455 que « passé à trente ans » -donc avant 1425 -« il vit des florins d'or, qui avoient esté forgés en Bretagne ». Les comptes de Jehan Mauléon prouvent la circulation des deux espèces avant le 23 mars 1421. Un savant calcul - il faut remonter à la prise de Caen par Henri V le 4 septembre 1417 -permet de se rendre compte que Perceval de Cagny place vers 1419-1420 le moment où Jean V « entreprint et fist faire monnoye d'or ». Un texte du 16 décembre 1420 mentionne des florins d'or qui sont sans doute, mais cela n'est pas spécifié, des florins de Bretagne. Mais surtout nous connaissons une ordonnance donnée à Vienne-lès-Jargeau, par laquelle le Dauphin Charles rappelle qu'il a ordonné de faire « es monnoyes obéissant à mond. seigneur et à nous des deniers ďor fin appelez doubles ďor » et « autres deniers ďor fin, appelez demydoubles d'or », datée du 24 août 1420. Le monnayage d'or de Jean V, manifestement calqué sur celui instauré peu avant cette date par le Dauphin, n'a pu être frappé qu'après août 1420. Remarquons que le 30 septembre de cette même année, le Duc de Bretagne accorde à ses monnayeurs de nouveaux privilèges. Ce sont les réformes nécessaires des ateliers de Nantes, Rennes et Vannes pour que la frappe de l'or y soit possible qui ont entraîné la révision du statut des monnayeurs bretons. La date de naissance du monnayage d'or des ducs de Bretagne est donc septembre ou octobre 1420, selon que l'on considère que les réformes l'ont précédée ou suivie. La fabrication des doubles d'or et des demidoubles du Dauphin ne se poursuivit que jusqu'en février 1421 : fin janvier la seconde émission de l'écu d'or est ordonnée ; mais en septembre 1422 réapparaît une pièce de même poids que le demi-double, au type équestre : le « franc à cheval » de Charles VII, fabriqué jusqu'à la fin de 1423. Jean V cessa sans doute de faire frapper son double d'or au début de 1421 ; il continua à émettre des florins : il n'y a guère de place en ces quelques mois pour deux émissions. Mais pourquoi le duc de Bretagne, qui emprunte pour son double florin un type du Dauphin, crée-t-il un type original pour le florin ? Il est permis d'imaginer que dans les comptes de Jean Mauléon la mention « florin de Bretagne » recouvre une imitation du demi double d'or du Dauphin, émise jusqu'en février 1421, qui aurait cédé la placeà une pièce identique en taille et valeur, mais à un type différent, propre au duché, au moment de l'arrêt de la fabrication du prototype du Dauphin, ou quelques mois après, sur une requête de celui-ci lors de son entrevue avec Jean V à Sablé en mai 1421, ou encore au moment de l'émission du « franc à cheval » de Charles VII -si celui-ci n'a pas donné lieu à une imitation plus fidèle, comme peut le faire croire le dessin de Lautier. Il est possible que trois monnaies d'or bretonnes restent à retrouver ; ces hypothèses sont évidemment invérifiables, faute de documents ; seule l'existence du double-florin est attestée. Il reste surprenant que Jean V ait imité une monnaie aussi rare que le double-d'or. Il suffît de se replacer dans le cours de l'histoire pour que cette apparente anomalie devienne toute naturelle. Le Dauphin en créant en août 1420 ou peu avant ces deux monnaies, après une émission d'écus (juin-octobre 1419), semblait ériger, quelques mois après le traité de Troyes, un système monétaire nouveau, original, se voulant indépendant. Le duc de Bretagne a pris à ce moment la décision de frapper l'or, et ce sont évidemment des espèces se référant à ce système neuf - que l'on pouvait croire durable -qu'il a fait fabriquer, et non pas des écus. C'est dans les ateliers proches de la Bretagne qu'ont été fabriqués les doubles d'or et demi-doubles du Dauphin : on a retrouvé des doubles de Tours et de La Rochelle ; on ne connaît des demi-doubles qu'issus de cette dernière Monnaie, mais on sait qu'il en a également été frappé à Angers et à Poitiers. Cela n'est certainement pas étranger au fait que ces espèces, très rapidement entrées en Bretagne, par la voie commerciale de la vallée de la Loire et Nantes, ont été imitées en Bretagne. Cependant ce nouveau système monétaire créé par le Dauphin entrait en concurrence avec l'ancien système, reposant sur l'écu d'or et l'agnel, qui était encore en vigueur dans la France de Charles VI : la septième émission de l'écu, pour Paris, est du 26 février 1420, et dans celle de Henri V : la seconde émission de l'agnel est du 25 septembre 1419. Le choix de son système monétaire par Jean V est-il le reflet de son choix politique ? Il est extrêmement difficile de s'avancer sur ce terrain rendu glissant par la politique de non-engagement menée par le duc de Bretagne qui « ne voulut plus s'entremettre de la guerre d'entre les Françoys et les Angloys mais se délibéra de garder son pays et ses subgedz ďestre oprimez ». L'enlèvement de Jean V par les Penthièvre a été organisé avec l'appui du Dauphin, qui le considère comme son prisonnier. Jean V est délivré le 5 juillet 1420; il semble être en bons termes avec Henri V qui lui demande le 1er août de signer le traité de Troyes, qui ordonne le 29 novembre que la trêve avec la Bretagne soit respectée, qui libère Arthur de Richemont, frère de Jean V en janvier 1421, qui demande le mois suivant au duc de Bretagne de faire respecter la trêve. Le Breton Du Juch mène des négociations avec l'Anglais Colvyle. Mais pendant le même temps des négociations parallèles sont menées avec le Dauphin, qui aboutissent au traité de Sablé le 8 mai 1421, par lequel Jean V s'engage à fond aux côtés du Dauphin. Ce traité sera d'ailleurs rompu très peu de temps après et Jean V signera le traité de Troyes le 8 octobre 1422. Adopter le système monétaire du Dauphin fut-il pour Jean V un acte politique de ralliement à sa cause, en plaçant le prospère duché de Bretagne dans le même monde monétaire que la France du Dauphin ? Fut-il au contraire un acte dirigé contre le Dauphin, Jean V lançant sur le marché des pièces de même type, de même poids, voulant avoir la même valeur que celles du Dauphin, mais de moins bon titre ? Fut-il un acte à seule fin économique, le duc voulant appuyer la monnaie d'or bretonne nouvelle-née sur le système nouveau du Dauphin, qui lui paraissait plein de promesses ?

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Published by poudouvre
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