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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 07:43

 

 

 

 

Tour de l'ancienne monnaie à Nantes

 

Le caractère même de Jean V « ce prince bien magnifique », mais qui dirigeait son duché en homme d'affaires avisé, le parcourant sans cesse, s'entourant de conseillers de valeur, sachant épargner tout en menant une politique de prestige, nous permet de penser qu'en créant une monnaie d'or bretonne il recherchait trois objectifs : un de politique extérieure, un de politique intérieure, et un troisième purement économique. Sur le plan extérieur le but de cette création n'est pas d'affirmer un ralliement à la cause du Dauphin, ou au contraire de déclencher contre lui une guerre monétaire, mais simplement d'affirmer la puissance et l'indépendance du duc de Bretagne; le temps n'était pas si lointain où son père se faisait vertement réprimander par Charles VI pour oser frapper monnaie blanche. Le moment était bien choisi : le roi de France avait d'autres préoccupations plus importantes que la politique monétaire de ses vassaux. Le fait d'imiter la monnaie delphinale était également habile : le Dauphin, dont la situation était peu assurée avant la victoire de Baugé en mars 1421 n'avait guère de moyens de pression contre Jean V. Il semble que le duc de Bretagne a pu mener cette politique d'indépendance monétaire à sa guise et que ni Charles VI, ni Henri V, ni le Dauphin ne sont intervenus pour la contrecarrer. Sur le plan intérieur, Jean V trouvait ainsi un moyen d'accroître le prestige ducal, qu'il tenait à renforcer par des marques extérieures spectaculaires : cérémonies, vie de cour, tenue vestimentaire, mécénat ... Cette politique ostentatoire eut ses résultats, les chroniques bretonnes nous renseignent sur ce point; mais l'opération de prestige que constituait la création d'une monnaie d'or n'aboutit qu'à demi : les bretons s'en souviennent encore assez bien en 1455, mais les chroniqueurs bretons ne la mentionnent pas ; seul Perceval de Cagny, plutôt hostile à Jean V, nous en a conservé le souvenir. Du point de vue économique, c'était là une véritable révolution dans la vie monétaire et commerciale du duché. La Bretagne connaissait une période de prospérité qui contrastait avec l'état de délabrement économique des provinces voisines ravagées par les guerres : « la Bretagne, tandis que la guerre sévissait dans tout le royaume, devint comme le grand et bel entrepôt des marchandises de toute la France ». Cette situation était favorable à la création d'une monnaie d'or ducale qui permettait de mettre à la disposition du commerce breton un instrument approprié à des échanges importants ou lointains. Le fait que la Bretagne jouait alors le rôle de place d'échanges entre les négociants français et anglais qui « y transportaient leurs marchandises qu'il ne leur était pas permis de faire passer dans le pays ď obédience adverse » explique peut-être aussi ce choix d'imiter une monnaie dont la vocation était plus terrestre que maritime : le commerce breton traditionnellement orienté vers la Manche et l'Atlantique s'est tourné quelque temps et fort brusquement vers la voie terrestre, favorisant les échanges entre la Normandie anglaise et le Pays de Loire delphinal : « les Bretons, de l'humble paysan au noble incontesté, sont saisis par la fièvre du commerce. Jean V en 1425 se plaint que les paysans abandonnent leurs labours pour se faire courtiers ou marchands. » Cette monnaie d'or ducale tint-elle efficacement le rôle que l'on attendait d'elle ? Il est difficile d'en juger : son aire de circulation est mal connue ; les quelques trouvailles de florins que l'on connaisse furent faites en Bretagne ou aux confins immédiats de la province ; les livres d'empirance sont encore bien plus difficiles à situer dans l'espace que dans le temps. Il semble bien que la monnaie d'or bretonne n'a pas réussi à s'imposer dans les échanges commerciaux à longue distance ; en Bretagne même la monnaie de compte reste le plus souvent l'écu. Jean V fut contraint de renoncer à la frappe de l'or pour des raisons difficiles à définir, mais qui sont certainement économiques, plutôt que politiques. La fabrication s'avérait peut-être trop onéreuse ; il est possible également que le métal manquait : on n'a pas de trace d'une ordonnance de Jean V décriant les monnaies d'or « étrangères », seul moyen d'assurer l'approvisionnement régulier en or des ateliers ducaux par la refonte des espèces décriées ; mais cela ne signifie pas qu'elle n'a pas existé. Le renoncement du Dauphin à ce système qui ne vécût que trois années d'une médiocre activité, porta un coup fatal à la monnaie d'or bretonne qui resta isolée, seule de son poids et de sa valeur, sans possibilité de se faire une place dans la circulation monétaire d'alors, que commençait à dominer le Salut d'or d'Henri VI frappé en grand nombre en Normandie. Sans doute aussi le duc Jean jugea prudent de maintenir l'économie monétaire du duché à l'écart des troubles qui affectaient la monnaie de Charles VII. C'est pourquoi à une réforme de son système il préféra l'arrêt pur et simple de la fabrication d'espèces d'or. L'arrêt de la frappe de monnaies d'or fut une mesure très mal accueillie par les commerçants bretons ; cela ressort du texte de la Constitution du 12 février 1425, par laquelle Jean V s'efforce de porter remède à une vague de spéculation sur l'or : « Pour cause de l'or que le peuple par avarice et pour abondance de la monnoie convoite tant ardamment et le mettent à prix excessif de plus du tiers que il ne vaut, combien que ils n'ayent cause de ce faire et que nostre monnoye soit bonne et de bonne loy ... Pour ce que plusieurs et aussi comme le plus de nostre peuple, en méprisant nostre monnoie et par convoitise et avarice desirans avoir or, font reffus de vendre leurs denrrées si ce n'est par or, quelle chose est cause de grant chéreté en nostre pais, deffendons que doresnavant nul ne soit tant hardy en nostre pays de marchander par or, les uns subgetz de nostre pais avec les autres, sauff à marchander par monnoie tant seulement, et que ce soit des vivres et denrées qui croissent en nostre pais, sur paine de confiscation de la denrée et de amende arbitral. » Nous ne savons le succès de ces mesures; toujours est-il que le phénomène auxquelles elles tentaient de porter remède montre bien que la monnaie d'or ducale avait une certaine implantation dans le pays, qu'elle répondait à un besoin réel et jouait un rôle économique non négligeable. La disparition de la monnaie d'or bretonne, après l'interruption de sa frappe -qui doit donc se placer au plus tard en 1424 -a sans doute été très rapide, même si elle est encore connue des changeurs après 1461. Les abondantes émissions de saluts d'or par Henri VI en Normandie ont dû en précipiter la refonte. La rareté des trouvailles jointe à celle des pièces conservées est une confirmation de sa vie éphémère. Celle-ci fut cependant complexe : ce monnayage comprend deux espèces, dont l'une a connu au moins deux émissions et a été frappée dans au moins trois ateliers : Nantes, Rennes et Vannes.

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Published by poudouvre
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