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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 06:56

 

Les dix pages que, dans Les Caractères Originaux, Marc Bloch consacre au pays d'enclos, comptent peut-être parmi les plus perspicaces de l'ouvrage. Alors que ce sujet était à peu près inexploré avant lui, il en a vu tous les points essentiels, il a tracé tout un programme d'études. Dix-sept ans ont passé et l'on ne peut dire que le problème ait beaucoup progressé. Les historiens de la Bretagne ont à peu près complètement négligé. Seuls les géographes ont apporté sur l'état actuel, sur la répartition et même sur les processus des clôtures, certains faits nouveaux. Mais dès qu'il s'agit d'en trouver l'explication et de les dater, ils doivent recourir aux méthodes des historiens -et se voient souvent arrêtés, soit par le manque de sources, soit par leur inexpérience à les manier. Ces quelques notes n'ont d'autre but que de présenter à la sagacité des historiens quelques points devant lesquels les géographes piétinent.


 

I. -les talus


 

La majorité de la terre bretonne est aujourd'hui composée de champs, enclos par des haies plantées sur des talus. L'ensemble haie-talus est appelé haie dans la région rennaise, fossé dans la majeure partie de la Bretagne de langue française (mot en décadence, sous l'influence, semble-t-il, du français), et dans les textes notariés de la Bretagne bretonnante, ar ch'leuz (ou arch'lqiin ou ar ch'leu), mot qui présente la même équivoque que le français fossé. Sur la cause de l'édification des talus, l'accord est à peu près fait ; il. ne s'agit ni d'un impératif climatique ni (au moins exclusivement) d'une entrave aux divagations des bestiaux -mais d'un signe d'appropriation individuelle de la terre. La difficulté commence quand il s'agit de dater. Certains font remonter les clôtures à la préhistoire. On a voulu voir dans les chemins creux qui souvent -mais non dans la majorité des cas -séparent les parcelles, un héritage de l'âge de la Tène. Marc Bloch avait senti le défaut de ces thèses : « Néolithiques, nos haies, ou celtiques ? A l'expérience, il n'est même pas sûr qu'elle se révèlent médiévales... » De fait, il y a des fossés très récents, édifiés sur des landes communes appropriées aux XVIIIe et XIXe siècles. Il y en a de beaucoup plus vieux : il n'est pas rare, en abattant un talus, d'y trouver des objets que les archéologues datent d'avant l'ère chrétienne. Il est fréquent aussi que l'orientation des talus soit calquée sur celle des monuments mégalithiques, -ce qui laisse supposer qu'ils dateraient d'une époque où les cultes liés à ces monuments étaient encore vivaces4. Plutôt que ces présomptions, nous aimerions mieux- des textes. Or, à l'apparition du plus ancien d'entre eux, le Cartulaire de Redon, le fossé existe déjà comme un fait normal et courant. Si les chartes sont authentiques et les si leur publication en a été correcte, la plus ancienne qui parle de « fossata »,date de 820. Depuis cette date et sans interruption, les textes de la même abbaye -et de même, ceux des autres cartulaires bretons - portent des mentions continues de fossés déjà existants. Quelques-uns nous font assister à la création d'une clôture, ou tout du moins la signalent comme récente. Pour les distinguer, dans le langage conventionnel des cartulaires, le mot « fossata » est le plus répandu. Mais on trouve aussi « fossatum », « fossa », sans doute simples fantaisies graphiques. Plus intéressants apparaissent les épithètes, qui témoignent à la fois d'une certaine variété dans les types de talus, et de la possibilité de les identifier par un caractère extérieur. Fossata magna ou fossa maxima s'oppose ainsi à fossatella. Souvent la couleur rouge est signalée, sans doute fossés élevés non sur l'habituel limon jaune, mais sur les sables argileux pliocenes rouges, disséminés un peu partout en Bretagne. Parfois,cependant, ce sont des mots d'une autre racine que celle de fossé qui sont employés ; limes, relevé à deux reprises dans les pièces de l'Abbaye de Sainte-Marie de Boquen n'est peut-être qu'une réminiscence d'érudit. Fovea, relevé pour une terre de Kerviniac et une de Gorlay, en région bretonnante, paraît indiquer que le mot fossé n'avait pas pénétré là. La région forestière du Nord de Rennes ne semble avoir employé que haïa : encore aujourd'hui, le mot haie y est le. seul populaire. Est-il téméraire de conclure de la multiplicité des vocables désignant un même fait, qu'il n'y a pas eu à l'origine une institution unique, qui se serait répandue en tache d'huile, mais plusieurs foyers indépendants de naissance et de création. Mais la constatation la plus importante qui découle des textes médiévaux, c'est sans doute le fait que la plupart des domaines ou des champs décrits ne sont pas ceints de toutes parts de clôtures. Si certains ont leurs quatre côtés bordés de fossés, beaucoup n'en ont qu'un, deux ou trois. Guilcher, il est vrai, fait remarquer que l'absence de mention d'un fossé sur un des côtés n'implique pas forcément son inexistence. Sous cette réserve, nous recensons, pour le ixe siècle, 35 domaines décrits pour 18 d'entre eux, on ne signale aucune clôture sur aucun de leurs côtés ; 15 sont bordés partiellement de limites non1 matérialisées


 

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Published by poudouvre
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