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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 13:12

 

 

 

II. Les champs ouverts

 

Qu'y avait-il donc au début du moyen âge et qu'y eut-il par la suite, en dehors des terres closes ? Trois types de terrains, semble-t-il.


 

1. Des portions de terres cultivées sans clôture, limitées comme en pays de champs ouverts par des pierres (meta, lapis, lapides confixae, lapidicina, petra, rocha), des menhirs (lapis magna) plus ou moins christianisés, des croix, des arbres. Il semble que ce type de possession fut soumis à une enclôture progressive et disparut peu à peu. Il est attesté au XIIIe siècle, parfois d'ailleurs combiné avec le fossé et encore aux temps modernes, au moins dans les domaines congéables. Il renaît aujourd'hui, avec la suppression de talus, due à leurs inconvénients (place perdue, ombre portée).


 

2. Des landes, ou terres froides, impropres à la culture permanente, mais souvent objet de brûlis, d'enclos temporaires, souvent désignées du nom de ce terres boutin », ou « terres à boutin ». Nous trouvons, en Bretagne occidentale au IXe siècle, des délimitations de telles terres par des mottes de terre. bodenae. Boutin dérive-t-il de bodena ?


 

3. Des terres partagées en champs étroits et parallèles qui, au lieu d'être mesurées en acres ou en journaux, sont mesurées en sillons. Les champs sont ouverts, délimités par des bornes. Mais un certain nombre de ces champs (8, 20, 60...) se groupe en un ensemble clos. Il y a là un type bien connu, la gaignerie ou trest, petit openfield accompagnant souvent un habitat groupé embryonnaire, -3 à 7 maisons frileusement jointes, -avec pratiques collectives obligatoires, ou tout au moins indispensables. De quand datent-elles ?, Les actes du XIIIe siècle en signalent à chaque instant, et dans toute la Bretagne, mais surtout dans la région du golfe de Saint-Brieuc. La plus ancienne que nous ayons relevée est de 1229. Mais il est évident qu'à ce moment l'institution est en pleine vigueur. Les moines n'ont eu ni un terme unique ni un terme précis pour désigner ces petits openfields. Nous avions cru que le mot platea s'appliquait à eux. Nous n'en sommes plus certains et, en tous cas, il désigne aussi toutes sortes de choses, . des grandes étendues de terres, et parfois des petites (un bout de jardin, voire même une place au cimetière) sans rapport permanent avec une division en sillons. Il faut en tous cas renoncer à en faire l'équivalent du moderne « plaine », au sens de champs ouverts, attesté au XIXe siècle, mais que nous ne connaissons plus au XXe que pour désigner de grands champs, non clos certes, mais non plus morcelés ; on « fait une plaine » aujourd'hui en Ille-et-Vilaine lorsqu'on abat des talus. A défaut de platea, les scribes ont hésité entre campus, pecia et simplement terra : autant de mots savants qui ne reflètent pas -de dénomination précise. Mais la désignation actuelle de ces terres est pleine d'intérêt. En faisant abstraction d'innombrables expressions purement locales, la Bretagne se partage en cinq grandes zones :


 

1. La partie bretonnante du pays emploie, en apparence, indifféremment les mots trest, mezou ou rest pour les ensembles, de tachennou pour chacune des parcelles décloses.


 

2. Le Nord et le Nord-Est voient se juxtaposer et se mélanger les mots Champagne et landelle.


 

3. La Bretagne centrale parle de bandes (Pontivy, Josselin).


 

4. L'Est du Morbihan et le bassin de la Vilaine moyenne, au sud du bassin de Rennes (exclu) emploient uniquement domaine.


 

5. Vers la limite Ille-et-Vilaine - Loire-Inférieure, domaine se mélange à gaignerie qui, plus au sud (vallées de PIsac, du Don, de l'Indre) finit par régner seule. Si, d'autre part, on reporte sur une carte les noms de lieux qui portent l'un ou l'autre de ces noms, on remarque que l'on obtient à peu près les mêmes divisions. Il n'y a, notamment, aucune interférence entre les mots français et les mots bretons. Le dictionnaire topographique d'Illе-et-Vilaine ne donne aucun trest, rest ni mézou ; le Morbihan de l'Ouest ignore absolument champagne, landelle ou domaine. Un seul mon excellent collègue celtisant P. Le Roux ne lui trouve qu-une explication : un sens de demeure, dérivé du mot français rester (cf. en français vulgaire : « Où restez-vous »), et confondu par la suite avec trest par analogie phonétique sans que les deux mote puissent en rien être considérés comme frères. Mais quelle que soit l'étymologie lointaine de ce mot, un fait est indéniable : aucune ferme, aucun hameau ne s'appelle Reste ou le Reste, en mot isolé ou en composition, dans la Bretagne de langue française. Or le Dictionnaire topographique du Morbihan compte 96 villages de cette racine dans la partie bretonnante du département. Nous sommes autorisés à en conclure que le nom et la chose ne se sont répandus qu'après la fixation de la limite linguistique aux environs de la ligne actuelle. Le recul du breton a commencé au IXe siècle, sans que l'on puisse en dater toutes les étapes. Au XIIIe, nous trouvons les «champagnes » répandues dans la Bretagne du Nord. C'est entre ces deux dates qu'il faut donc fixer sinon leur apparition, du moins leur généralisation. Les constatations toponymiques apportent un précieux renfort à l'hypothèse de P.- Flatrès, qui donne aux « trests » une origine normande : le paroxysme de l'invasion normande se situe de 919 à 9З6. Un autre point singulier est la dualité des mots qui désignent la même chose. Pourquoi trest et mezou simultanément? Pourquoi champagne et landelle? La linguistique peut sans doute nous répondre. Partout où l'on emploie champagne, il s'agit de bonnes terres : la champagne,, nous dit un enquêteur, c'est par excellence la terre à blé. Landelle, au contraire, vient évidemment de lande : on nous décrit en divers endroits des afféagements collectifs de landes aménagés en champs ouverts, une fois les terres les meilleures appropriées individuellement. En bien des endroits, la landelle est la terre la plus mauvaise de la commune, alors que la champagne est la meilleure. Dans un cas, résidu dont on cherche à tirer le meilleur parti ; dans l'autre, terre idéale, partagée initialement entre tout le monde pour éviter les inégalités — ou simplement entre des envahisseurs qui veulent à la fois rester en groupes compacts et profiter des meilleurs sols..., N'y aurait-il pas un partage de sens analogue entre trest et mézou ? Le dictionnaire français-breton de Grégoire de Rostrenen (17S2) donne à l'article champ : « Grand champ, étendue de terre close où il y a plusieurs portions marquées par des pierres bornales, maes, pluriel maesyou, maesyadou. » Un siècle et demi plus tard, le dictionnaire de Troude traduit trest par : « Terrain vague, non clos, non cultivé, dont personne ne peut revendiquer la propriété ; on le dit aussi d-une grande pièce de terre à blé. » Le même auteur, dans son dictionnaire français-breton (3e édition, 1886), donne au mot champ : « Si c'est une vaste étendue de terre ne renfermant que des territoires vagues, de mauvaise qualité... mez, pluriel mezou. » Mais plus loin : « On emploie encore meziou pour désigner de vastes terrains... rendus à la culture, et qui appartiennent à plusieurs personnes. » ïl y a là la trace de deux sens différents, témoignant vraîsemblablement de deux origines différentes, analogues à la champagne et à la landelle. Peut-être initialement mezou désignait l'une (champagne), trest l'autre (landelle) ; et, lorsque les deux termes s'appliquèrent à une même . structure agraire, les lexicographes s'y perdirent, et, suivant les communes, on généralisera le sens de celui des deux mots primitivement seul employé. Gaignerie est de la racine de gagnar. Mlle Charaud l'a judicieusement rapproché de gewannflur : gewann, de winnen, gagner. - Domaine semble, à première vue, un contre-sens : nous sommes tellement habitués à employer ce mot pour désigner de grandes propriétés d'un seul tenant ! Réservons-le pour le moment. Enfin, dernière remarque sur les champagnes : la coexistence de cinq zones de dénominations diverses, à peu près imperméables l'une et "l'autre, ne témoigne-t-elle pas à son tour d'une pluralité d'origine ? Ou de plusieurs générations indépendantes l'une de l'autre? On voit tout le travail qui s'ouvre aux historiens s-ils veulent préciser ces divers points...

 

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Published by poudouvre
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