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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 13:25

 

 

III. La lutte de l'enclos et du champs ouvert


 

Comment un mode de tenure si répandu autrefois et dont les vestiges sont si fréquents encore aujourd'hui a t-il pu passer inaperçu, au point que, depuis le XVIIIe siècle, les auteurs n'en font que de rares mentions et qu'il a presque échappé à Marc Bloch lui-même ? Il est certain que le régime des champs ouverts avec ses contraintes (ou ce qui revient à peu près au même, ses ententes inévitables) recula depuis le XVIIIe siècle jusqu'à nos jours. Un document de valeur inestimable, le plan cadastral du duché de Penthièvre, nous fait toucher du doigt ce recul. Côte à côte y figurent des champagnes intactes, ensembles clos à champs lanières appartenant à des propriétaires différents, des champagnes en voie de dissociation, avec quelques parcelles closes au milieu de groupes ouverts, des champagnes mortes où toutes les parcelles sont encloses, voire même dans un ou deux cas regroupées. Un regret : pour deux communes, où le champ ouvert règne aujourd'hui à peu près exclusivement, Binic et Yffiniac, nous ne possédons pas le cadastre du XVIIIe siècle et nous ne pouvons donc suivre la filiation, entre l'ancien et l'actuel paysage. Peut-être un dépouillement systématique des archives notariales permettrait-il de suppléer à cette lacune. Au cours du XIXe siècle les champagnes se disloquent un peu partout. Nous ne croyons pas que, depuis 1918, ait survécu aujourd'hui aucune pratique culturale collective. Mais le plus remarquable dans cette évolution, c'est le silence et le mystère dont elle s'est entourée. En 1635, les commentaires de la Très Ancienne Coutume de Bretagne par Belorgau, en 1694 ceux de La Bigotière font une certaine part aux « gaigneries » et expliquent en quoi elles consistent. Au XVIIIe siècle les commentateurs de la Nouvelle Coutume, même Poulain-Duparc, ne semblent même plus savoir de quoi il s'agit, ne parlent des gaigneries que tout à fait incidemment et comme s'il s'agissait d'une quelconque terre à blé, et donnent du mot défensable la simpliste explication : « Ce mot doit être pris ici dans le sens de prohibé. » Les recueils d'usages locaux du XIXe siècle ne parlent qu'incidemment de la vaine pâture qui est liée aux champs ouverts, et pas du tout du mode général de tenure : entre le XVIIe et le XIXe siècle, un voile pudique s'est abattu sur la « champagne » ! Lorsque le Roi, en 1768, fait faire, par l'intendant, une vaste enquête sur les clôtures, -enquête qui s'insère dans le cadre général de la lutte pour l'individualisme agraire et dont le but certain est d'encourager à la disparition des pratiques collectives -plusieurs subdélégués dans leur réponse l'ignorent -ou feignent d'ignorer -l'existence de champagnes sur leur circonscription : ceux de Hédé, de Hennebont, de Pontrieux, de Tréguier, de Ploermel, de Pontivy, par exemple. Ou bien ils répondent à côté, -rappelant, par exemple, que chacun a le droit de clore, mais négligeant de dire que l'on ne profite pas toujours de ce droit. Ou encore ils déclarent bien haut : « Nous ne savons même pas ce qu'est le parcours », tel celui de Rhuis, un des pays où l'openfield a été le plus vivace. Comptons ceux qui se décident à avouer l'existence des champagnes : Ancenis, Dinan, Josselin, LambaUe, Malestroit, Morlaix, Pontchâteau, Pontcroix, Redon. Soit 9 en tout sur З9, alors que, pour presque tous les autres, nous savons, par d'autres sources, l'existence de tels champs ! Le ton d'ailleurs sur lequel ils en parlent témoigne d'une sorte de pudeur, d'embarras même. Comme le dit l'auteur anonyme d'un mémoire de 17692 qui décrit de façon très précise l'assolement biennal obligatoire, il s'agit là ď a usages, droits qui tiennent encore de la barbarie du gouvernement féodal ». Les subdélégués qui ont déjà la mentalité du fonctionnaire de l'époque contemporaine ont-ils peur d'être accusés de négligence en signalant que leur circonscription comporte encore tant d'institutions « barbares » ? Celui de Lamballe déclare : « Peu de plaines ou champagnes. » Peu? Ouvrons le cadastre de Penthièvre. Paroisse d'Hillion : 26 champagnes intactes, 3 ou 4 en partie dégradées, mais aussi plusieurs groupes de champs ayant exactement la même forme, répondant à un nom commun, mais non désignés sous le terme de champagnes. Paroisse de Pléneuf : 2З champagnes au moins. Paroisse de Maroué : 18 champagnes vivantes, et la trace de 4 ou 5 autres dégradées ou remembrées. Inutile d'insister : certaines feuilles du cadastre sont entièrement composées de champagnes, ou presque. Notre subdélégué de Lamballe est un plaisantin ou un aveugle. Celui de Dinan et celui de Pontcroix essaient de minimiser la chose. A Pontcroix les pratiques collectives sont agréablement appelées « la bonne intelligence des habitants ». Les gens de Dinan « jouissent paisiblement de leurs droits et laissent volontiers passer leurs bestiaux sur leurs terrains sans contestations ». Et au surplus, nous dit le subdélégué de Morlaix, si cela existe, c'est qu'on ne peut pas faire autrement à cause de « l'entremêlage des parcelles ». Mais est-il sincère, celui d'Antrain, qui n'a rien compris à l'enquête royale et croit qu'il est question de supprimer les clôtures et plaide pour leur maintien ? En face de cette défaveur qui s'abat sur le champ ouvert, l'enclos a droit à tous les éloges. Belle-Isle n'est bien cultivée' que depuis la généralisation des clôtures. Le défrichement n'est possible qu'après clôture ; les terres ouvertes de Pontchâteau, soumises à l'assolement biennal (un an de jachère sur deux) sont forcément négligées par .leur propriétaire. Il faut que la propriété de chacun soit bien fondée par des clôtures ou des intersignes équivalents, parce que l'esprit de propriété est seul capable de porter la culture à sa perfection ! La clôture élevée à la dignité d'un intersigne : on sait ce que ce mot implique de valeur mystique pour un Breton Il n'est pas que les beaux esprits. Le -paysan lui-même, propriétaire ou fermier, ne manifeste guère de sympathie pour l'openfield. Source de conflits : les bornes qui se déplacent la nuit, la courbure du champ voisin qui s'accentue au détriment du vôtre. Source, surtout, de contraintes : l'on n'est pas chez soi ! L'accès est réglementé, parfois même surveillé. Aujourd'hui encore, un fait caractéristique : alors qu'il y a à peine trente ans que l'assolement obligatoire a fini de disparaître, il est à peu près impossible, en 1948, de recueillir un témoignage direct de cultivateurs à son sujet. Manifestement, ils ne veulent pas que l'on puisse rappeler un temps où ils n'étaient pas maîtres sur leurs terres... Seuls consentent à en parler, encore, des gens en quelque sorte extérieurs à la culture : employés de mairie, gardes-champêtres… On peut dès lors se demander pourquoi, devant cette hostilité générale, les champagnes se sont par endroits maintenues. En remarquant qu'elles sont denses surtout au bord de la mer, plus rares en Bretagne intérieure, on a invoqué le surpeuplement des régions littorales : la champagne a l'avantage de ne pas laisser un pouce de terrain inoccupé, de supprimer le talus au médiocre rendement financier, et la désastreuse ombre portée de la haie. Malheureusement, cette théorie séduisante n'est pas conforme aux faits. D'une part, le XVIIIe siècle fut une période de faible peuplement en Bretagne, -et peut-être de dépeuplement rural : la peur de la milice précipitait alors les ruraux vers les villes. Le mouvement de recul des champagnes est donc antérieur au début de l'essor démographique du pays qui date du XIXe siècle. L'achèvement de leur, dislocation est bien postérieur à l'exode rural de la fin du XIXe : sauf exceptions locales qu'auraient à préciser des études plus poussées, on ne peut donc lier le maintien de la champagne au surpeuplement. D'autre part, la seule région de l'intérieur où elle reste développée, c'est le bassin de la Vilaine inférieure, qui ne compte qu'une faible densité de population, et où son augmentation, au XIXe siècle, a été satisfaite par le partage de landes immenses, par une véritable colonisation intérieure avec création de fermes nouvelles. Mais peut-être l'énigmatique dénomination de domaine peut-elle dans cette contrée nous mettre sur la voie d'une explication. Au moins en ce qui concerne la rive droite de la Vilaine, nous sommes là dans le ressort d'un ancien mode de tenure, le domaine congéable, qui, n'ayant pas été assimilé à une servitude féodale, a, malgré une première amorce de suppression en 1791, survécu à la Révolution et ne s'est éteint que lentement. Dans ce type de bail, la terre appartient au propriétaire, mais les superficies, y compris les talus, au tenancier : il n-a donc pas le droit d'en édifier sans le consentement du propriétaire, qui ne le donne presque jamais, car, au départ du fermier, il faudrait lui en rembourser la valeur. Simple question : les domaines au sens actuel du mot ne seraient-ils pas établis sur d'anciens domaines congéables. Même moribonde, même disparue, la champagne continue à expliquer toute une partie de la vie et du paysage rural. Longtemps se maintient le hameau groupé en ligne, ancien coeur habité de l'openfield embryonnaire. Les maisons se vident une à une, permettant aux survivants de s'agrandir. L'usage du sillon comme unité de mesure très vivace en certaines communes, souvent inconnu dans la commune voisine, témoigne, lui aussi, d'une existence prolongée de la champagne. Et surtout le cadastre : ces champs qui restent étroitement lanières, bien qu'aujourd'hui enclos, ces parcelles bizarrement courbes, même en terrain plat, dont la concavité ne peut s'expliquer si l'on n'invoque un temps où l'araire déviant sur un champ ouvert, mordait petit à petit sur le voisin… Sous la verdure de ses chemins creux, derrière le fouillis de ses uniformes enclos individualistes, tout parle encore d'un long passé plus complexe où l'openfield tenait une place importante ; mais il attend encore l'historien qui en. déchiffrera et en datera les énigmes. André Meynier, professeur à la Faculté des Lettres, Rennes

 

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Published by poudouvre
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