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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 06:33

 

 

 

 

La Croix des Aulnays à Gomené dessinée par M. Jean Gourbil

inscription des Aulnays en Gomené. Circonstance de sa découverte

 

Le dimanche 19 septembre 1965, au retour d'une promenade à l'abbaye de Boquen, nous constatâmes que la vieille croix de Kévran sise à deux km de Laurenan avait été dégagée des branchages qui la cachaient à-demi jusqu'alors. Muni d'un carnet de croquis, nous revînmes la dessiner dans l'heure même, ce qui fut vite fait car elle est d'une facture très simple. Nous nous rappelâmes alors que sur la route de Laurenan à Plémet, au lieu dit « La Fourchette » se dressait une croix octogonale portant un Christ gravé en relief au visage très noble. Celle-ci aussi venait d'être dégagée des broussailles et redressée sur un petit tertre maintenant couvert de fleurs. Nous en prîmes un croquis qui nous demanda un peu plus de temps. Il nous restait environ une heure avant de rentrer prendre le repas du soir. Nous en profitâmes pour remonter en voiture et gagner un petit carrefour de la route de Laurenan à Gomené avec un chemin rural, où nous savions que devait se trouver une croix brittonique très primitive. Nous fûmes très déçu de ne point la voir. Au lieu du petit chemin de naguère s'ouvrait une voie récente très élargie. De l'ancien carrefour ne subsistait qu'un petit triangle de fougères et de ronces en bordure d'une ouverture très vaste permettant la visibilité pour tout conducteur de véhicule. Le changement des proportions du cadre ne nous permit pas sur le coup d'évaluer la position exacte de la croix. Nous la croyions disparue à jamais, victime du progrès et regrettions déjà la négligence que nous avions montrée en ne la dessinant pas plus tôt. Par acquis de conscience nous jetâmes un coup d'oeil au milieu du fourré. Nous mîmes bien deux à trois minutes avant de la découvrir enfin, très inclinée, mais intacte. Nous ne fûmes pas long à la dégager à coups de gourdin. Nous en prîmes un dessin que nous achevâmes dans notre voiture, comme la fraîcheur du soir tombant rendait nos doigts gourds. Il était juste terminé quand nous vîmes s'approcher un homme accompagné d'un garçonnet. Nous échangeâmes quelques paroles et l'homme qui venait de la ferme proche de Coëlan nous avoua qu'il s'était apprêté à prendre le numéro de notre automobile, pensant que nous étions peut-être un de ces voleurs de vieilles croix dont parlaient si fréquemment les journaux. Nous ne pûmes que l'en féliciter et nous rîmes ensemble de sa méprise. Il nous indiqua alors une autre croix, celles des « Andes », située dans un champ à quelque distance de là. Nous notâmes ses renseignements, ne pouvant nous attarder ce soir là en raison de l'heure déjà avancée. Ce ne fut que le jeudi suivant que nous pûmes nous rendre jusqu'à Trahideuc en Gomené pour rechercher la Croix des Andes. Nous la dessinâmes aussi, bien qu'elle ne présentât pas d'intérêt archéologique, le seul détail inarquant étant un écu lleurdelysé sur le fût. Nous la découvrîmes grâce aux indications d'un voisin, M. Gaudaire, ami de notre père, qui l'avait restaurée vers 1940. Cet homme ne manqua pas de nous signaler la croix de Coëlan. Quand nous lui eûmes fait voir le croquis que nous en avions déjà fait il montra le vif intérêt qu'il portait lui-même aux monuments du passé. C'est M. Gaudaire qui nous révéla l'existence d'une inscription que personne n'avait pu déchiffrer sur un rocher des Aulnays en Gomené. Remettant à plus tard la partie de chasse qu'il s'apprêtait à faire, il poussa la complaisance jusqu'à nous expliquer dans les moindres détails la route à suivre pour y parvenir. Le dimanche suivant, 26 septembre, nous fîmes part de cette révélation à notre plus proche voisin, ajoutant que nous allions essayer de trouver le rocher, au cours de l'après-midi. Deux de ses fils, Yannick et Jackie Poisson, des garçonnets d'une dizaine d'années, s'offrirent alors pour nous accompagner. Nous acceptâmes bien volontiers. Ravis, ils allèrent quérir papier et crayon pour dessiner également et nous partîmes à pied pour les Aulnays, par un temps splendide. Arrivés à Gomené nous prîmes le croquis d'une croix octogonale au Christ fruste portant les lettres suivantes presqu'illisibles. Elle se dresse au croisement de la route des Aulnays ; nous suivîmes cette route jusqu'à la minuscule Croix des « Fêûs » (Hêtres) que nous dessinâmes aussi : son fût très court s'élargit en delta sur un socle grossier monolithe. La croix seule ne fait pas 50 cm de hauteur et paraît d'autant plus humble qu'elle est flanquée des troncs majestueux des hêtres qui poussent au centre de l'entrée du chemin qui mène à un joli petit étang. De l'autre côté de la route un chemin herbeux conduit au rocher à l'inscription révélée par M. Gaudaire. Nous l'empruntâmes, non sans avoir admiré d'abord le manoir des Aulnays, avec son double écu surmonté d'une couronne herminée, et ses linteaux romans et en double accolade. Le chemin, de plus en plus herbeux, devenait assez détrempé sans être jamais impraticable. Il s'avéra meilleur quand nous atteignîmes les premiers arbres. Nous nous arrêtâmes un instant à l'entrée d'un sentier à peine visible, ne nous doutant pas, malgré les précisions de M. Gaudaire, que le rocher n'était pas à 5 m dans le taillis. Nous continuâmes un peu plus loin et découvrîmes dans le bois nombre de blocs énormes de granit. Nous grattâmes la mousse des plus gros d'entre eux et passâmes même dans un champ voisin vérifier un gros rocher isolé au milieu des betteraves. Nous en revînmes les jambes trempées et continuâmes en vain nos recherches pendant plus d'une heure. Nous nous rappelâmes alors qu'une de nos voisines de Laurenan, Mme Rault, nous avait dit : « Si vous avez besoin d'un guide, allez-donc voir mon frère, M. Gicquel : il tient la ferme en dessous du manoir des Aulnays ! » Nous suivîmes donc son conseil et revînmes à la route juste au moment où M. Gicquel revenait de promenade en voiture. Celui-ci, qui s'apprêtait à s'occuper de ses bestiaux, eut la bonté de remettre à plus tard son pressant ouvrage afin de nous aider à découvrir le rocher. Le jeune fermier nous précéda d'un pas alerte, nous disant qu'il y avait bien des années qu'il ne l'avait pas revu. De fait il dut regarder plusieurs gros blocs épars dans le taillis avant de nous ramener vers le lieu où il pensait retrouver celui qui nous intéressait. Tout à coup un des fils Poisson poussa une exclamation : « Là, en face, il y a quelque chose d'écrit sur la pierre ! » Imaginez notre surexcitation : les enfants ne tarissaient plus de questions et de commentaires. Ils ne sentaient plus la fatigue ni l'humidité des bas de pantalons ! Nous prîmes congé de notre aimable guide et reproduisîmes l'inscription sur notre carnet de croquis. Nous quittâmes le rocher assez: tard, nous promettant bien d'y revenir, ce à quoi nous ne devions pas manquer. Nous aurions regagné Laurenan la nuit tombée si nous n'avions été dépassés par nos voisins, Mme et M. Rault qui nous proposèrent de nous ramener dans leur voiture. Madame Rault évoqua son enfance du côté des Aulnays et nous situa le rocher par rapport aux terres voisines. Localisation du rocher Les Aulnays font partie de la commune de Gomené. Le manoir est situé au nord-est du petit bourg Le rocher est au sud-ouest du manoir, dans le Bois des Aulnays. Les terres qui l'entourent sont : le Clos de la Mare, la Boujouyeux, le Champ Rotais. le Girau Le Manoir des Aulnays dépendait jadis de la Sénéchaussée de Ploërmel, de même que les autres maisons nobles de Gomené : Roquetton et le Château de Pontgamp. La Chapelle des Aulnays était dédiée en 1669 à Saint Roch et Saint Sébastien, et ultérieurement à Saint Hubert. Les édifices religieux les plus proches étaient les églises de Gomené, de Laurenan, de Merdrignac, de Saint-Vran et de Coëtlogon ; les chapelles de Saint-Guénaël, de Roquetton (Sainte-Anne) en Gomené, de Sainte-Brigitte, près de Trébrède (Tref-Brec'hed) en Merdrignac, Saint-Lambert en Saint-Vran, Tertignon (N.D. La Couronnée, Saint-Méen), Saint-Unet en Laurenan, Saint-Jacques en Plémet ; les anciens lieux de culte de Derien et de l'Abbaye en Laurenan. Le seul monument mégalithique voisin est le menhir de la Pellionnaye, en Gomenë.

II Les caractéristiques de l'inscription


 

Nettement gravées dans le granit sur une surface lisse les lettres sont disposées sur deux lignes, la première s'arrêtant à une cassure de la roche que touche l'extrémité de la boucle du h. Il est possible que cette cassure soit due au coup de burin final et qu'elle ait obligé le graveur à reporter le mot SO et le rappel : r à la ligne suivante. Si la cassure est postérieure à l'inscription il est bien difficile d'émettre des conjectures sur les termes disparus. Quoi qu'il en soit, il s'agissait de fixer dans la légalité et sur le terrain même, d'une façon durable, difficilement destructible, impossible à déplacer le rocher est énorme, les limites d'une division territoriale. C'est pourquoi le graveur sollicité ne fut pas choisi au hasard : les lettres sont si bien gravées que certaines paraissent récentes et que seules les trois dernières de la ligne supérieure sont usées par les siècles. Leur forme est régulière, sans le moindre raté, même dans les arrondis. Les deux premières sont mêmes ornées de petites encoches aux extrémités des barres. Pour la suite, l'artisan a dû se lasser de son excès de zèle : il n'y a plus d'encoches, les lettres n'ont plus une hauteur aussi rigoureusement exacte et l'on va jusqu'à oublier une lettre ! Conscient de cette omission, ou rappelé à l'ordre, l'homme a ajouté l'r à la fin du travail. Mais il oubliera définitivement la barre du A ! l'inscription des aulnays en gomené 630 II n'en reste pas moins que les différences de hauteur entre les lettres sont bien minimes ; voici leurs mesures ainsi que celles des signes : en pouces (seule la barre verticale du h a 4 p. 3/8) : 2, 2, 2, 2 1/4, 2 1/4, 2, 2, 1 3/4 ; 2 1/2, 2 1/4, 2 1/4, 2 1/2. Il est à remarquer que le haut et le bas des lettres sont sur quatre lignes presque rigoureusement parallèles (nonobstant les légères différences constatées ci-dessus), et que la partie médiane des lettres E et P est placée juste en leur milieu. La largeur est plus variable, allant d'1 1/4 à 2 1/4 pouces : 1) pour la partie supérieure : 1 3/16, 1 1/2, 1 1/4, 1 1/4, —, . , 1 7/8, 2 ; 1 1/8, —, . , 1 1/4; 2) pour la partie inférieure : 1 3/8, 1 1/2, 1 1/8, —, 2, ., —, 2 ; 1 1/2, -,.,—; 3) pour la partie médiane : E : 1 1/8 ; O : 2 1/4. L'épaisseur des traits est d'à peu près 3/8 de pouce. L'espace entre les lettres est régulier, ni trop large, ni trop étroit. Il est un peu plus grand entre les 3e et les 4e lettres. La différence est à peine sensible pour le suivant, un peu plus marquée entre le A et le T, ce qui a permis au graveur d'intercaler les : de rappel d'omission. Si les mesures ne correspondent pas avec une rigueur absolue pour l'ensemble de l'inscription, cette rigueur paraît tellement approchée pour chacun des termes qu'elle semble prouver que le graveur s'y est repris à 2 ou 3 fois pour mener à bien son œuvre : CEd : 2 pouces de hauteur ; 1 3/16 à 1 1/2 p. de large ; PA:th : 2, 2 pouces 1/4 de hauteur ; 1 pouce 1/4 à 2 pouces de large ; SO : r : 2 1/4, 2 1/2 p. de hauteur ; 1 1/4 à 2 pouces 1/4 de large. Comme le A n'est pas barré on peut se demander si la pause de l'artisan ne se place pas à cet endroit précis. Il n'aurait pas achevé sa lettre et, à la reprise du travail, l'au- l'inscription des aulnays en gomknk 031 rait étourdiment laissée telle quelle. Comme le jambage de de gauche est vertical et celui de droite arrondi avec une boucle terminale tournée vers l'extérieur, notre homme a pu le prendre pour un r oncial, ce qui expliquerait peut- être l'omission du r, très précisément après le A inachevé. On objectera que le r, rappelé à la ligne suivante, a une forme bien différente et que le graveur, de ce fait, ne pouvait guère s'imaginer l'avoir déjà buriné, puisque cette facture ne correspondait pas à la sienne. D'abord, nous pouvons répondre que l'homme reproduisait peut-être ce qu'on lui commandait, sans savoir ni lire ni écrire, n'ayant donc pas de graphie particulière. Et puis, l'utilisation de deux signes différents ne serait pas un cas unique. Citons pour exemple l'inscription de la pierre de Tristan, en Cormvall (vers 550). La graphie des deux R est différente : ils sont tournés, le premier à gauche, le second à droite avec le jambage vertical beaucoup plus allongé. Ce n'est pas par hasard que nous évoquons la pierre de Tristan : elle date de la même époque que celle des Aulnays. En effet, selon le Docteur Nash- Williams, dans « The Early Christian Monuments of Wales » (Caerdydd, 1950), si les inscriptions du ve siècle sont en majuscules Romaines, celles du vie se caractérisent par l'emploi simultané dans les mêmes mots de majuscules Romaines et de semionciales. C'est bien ce que nous trouvons sur notre rocher : des capitales latines : C, E, P, A, S, O ; et des onciales encore mal dégagées : d (?), t, h et r. Caractères latins : le premier groupe de lettres ne pose aucun problème si ce n'est celui du A non barré. Signalons par contre une petite barre quasi-horizontale au centre du O, qui le fait ressembler à un 0 grec. Toutefois la barre ne rejoint pas les côtés de la lettre : ce n'est sans doute qu'un 632 l'inscription des aulnays en gomené défaut dans la pierre, ou un coup de burin maladroit. A moins que l'oubli de la barre du A n'ait provoqué une remarque et que le graveur, illettré, n'ait voulu réparer cette omission mais se soit trompé de signe. Caractères onciaux : Le deuxième groupe présente au contraire certaines difficultés. A première vue la 3e lettre pourrait passer pour un S latin, opinion qui n'est pas à rejeter définitivement. Cependant, elle ne ressemble pas au S de la ligne suivante. La boucle inférieure rejoint presque le centre de la lettre et peut former un d oncial. La lecture d semble préférable. Le t pourrait être confondu avec un C, mais, là encore, il n'y a pas similitude avec le C très net du début. Quand au r, la boucle supérieure, au lieu de retomber vers le bas, ou de s'allonger sur un plan horizontal, comme pour la plupart des r onciaux, remonte vers le haut. La partie inférieure s'incurve légèrement à gauche comme celle des 2 premières lettres de l'inscription onciale de la Cloche de Saint-Mériadec, à Stival. Les deux signes : sont faits chacun de deux trous profonds bien placés l'un au-dessus de l'autre. Là aussi, là façon dont a été évidé chacun de ces creux, sans bavure, comme avec une mèche moderne, prouve que ce n'est ni le travail d'un apprenti, ni celui d'un amateur. Compte tenu de tout ce qui précède on peut donc lire l'inscription CEDPARTH SO ou moins probablement CESPARTH SO. L'Auteur de l'inscription On se doute que la demande d'un tel travail au VIe siècle, dans cette région centrale de la Bretagne ne pouvait venir que des autorités locales, très probablement des autorités religieuses. Mais qui savait alors tailler la pierre avec adresse et sans doute au moyen d'outils appropriés sinon des spécialistes ? Certes, ils ne devaient pas être très nombreux au cœur de la forêt de « Coet Alan » qui couvrait l'inscription des aulnays en gomené 633 en grande partie ce coin du Porhoët. Il y a de fortes chances pour qu'un seul homme pût satisfaire à toutes les demandes de la région. S'il vivait de son métier, ne serait-ce pas le même artiste, incontestablement doué d'un certain talent, qui tailla les croix brittoniques du voisinage, celle de Coë(t) lan, en Gomené, qui est manifestement un menhir christianisé de fruste façon ; celle de Kévran, en Laurenan, un peu plus élaborée, qui, abattue en 1793, fut restaurée en 1914 ; celle du bourg de Laurenan aux bras larges et évasés qui présente des cercles concentriques en son milieu, et des rainures le long du fût ; et peut-être d'autres encore ? Des trois croix primitives citées, la dernière présente le travail d'un homme connaissant bien son métier, qui pouvait donc en vivre, tout comme le pouvait certainement le graveur des Aulnays. Est-ce vraiment témérité que d'établir un rapprochement ? Cet homme était-il laïc ou religieux ? Sédentaire ou itinérant ? Il est impossible de répondre. Toutefois le cas d'un moine ou d'un frère sculpteur est à envisager sérieusement. En effet, il semble que les missionnaires de l'époque, au lieu de voyager par deux comme de nos jours, voyageaient par groupes de 7. Car toutes les légendes parlent de 7 frères en maints coins de Bretagne : Tro-Breiz, St-Gilles-VieuxMarché, N.-D. du Haut, St-Lambert, Pont-Ruelland, Laurenan, St-Guenael en Gomené, etc.. Cela n'a rien d'étonnant : les évangélisateurs faisaient œuvre de pionniers et devaient faire appel à divers talents, entre autres à celui d'un tailleur de pierre, ne fût-ce que pour dresser des croix, transformer les menhirs ou tout simplement façonner des tables d'autel. Notre inscription est peut-être l'œuvre d'un de ces moines, soit qu'il fût spécialiste, soit que ce fût un de ses talents ou son violon d'Ingres. On ne peut s'empêcher de penser à Idunet, Ronan, Derien, Jacut, Gwenael, Gobrien et un certain Marc qui ont laissé d'innombrables traces dans la région. Si cet homme était absorbé par ses méditations de moine on comprend ses deux étourderies : l'oubli du r et celui de la barre du A. On comprend aussi qu'interrompu par les (j'Ai L'INSCRIPTION DES AULNAYS EN GOMENÉ obligations de la Règle il ait laissé une ou deux fois son travail inachevé d'où son erreur et ses petites négligences constatées à propos des encoches utilisées seulement pour les premières lettres et de sa tendance à augmenter les proportions des 3 groupes de lettres au fur et à mesure que le travail s'avançait. Bien sûr, il se peut que son zèle se soit attiédi au cours de ce petit travail de patience, mais n'était-il pas plutôt préoccupé par d'autres pensées, d'autres soucis, d'autres travaux plus utiles et plus pressants, surtout s'il appartenait à une active petite communauté de moines défricheurs ? Mais y avait-il une telle communauté à proximité des Aulnays ?

III. La donattion de Gradlon à Idunet


 

Le Sud de la Commune de Laurenan porte le nom de « FRARIE ». Près du village du Val où se trouvent la Fontaine et l'Auge de Saint Ronan, se dresse la petite colline de l'Abbaye où feu M. Chapron nous a déclaré avoir découvert en défrichant un landier de nombreuses traces de demeures minuscules en pierres sèches, de toute évidence des cellules d'anachorètes. Cette Abbaye fut installée à proximité d'un carrefour que nous n'avons encore pu découvrir, celui de l'Estrat, voie de Corseul à Vannes, et de la voie Rennes Carhaix. A Laurenan même se trouvent deux autres fontaines de Saint-Ronan, la chapelle et la fontaine de Saint Unet (Idunet), l'emplacement de l'oratoire et la fontaine de Saint-Derien au village de Derien, la croix de Saint-Marc. Les 7 frères de la légende sont à Laurenan : Gwenael, Marc, Idunet, Jacques (= Jacut ?), Gall, Lambert et peut-être Derien. A St-Guénael en Gomené : Gwenael, Marc, Gobrien, Marguerite, Eutrope, Gurval (en fait d'un culte plus tardif) et Radegonde qui a remplacé Sainte Reine que l'on prononçait dans le pays Saint Drén (selon l'abbé Le Borgne décédé en 1901) et qui était bien sûr le même que Derien. l'inscription des aulnays en gomené 635 Lambert, Marguerite, Eutrope et Gurval ont dû remplacer d'autres saints primitifs dont peut-être Ronan. La chapelle de Saint-Gurval est sise au village de Saint-Guénaël en Gomené ; on prononce dans le pays ['genwe ; 'd3en\ve], M. l'Abbé Le Breton, Recteur de Laurenan, pensait que le patron du village devait être Gwenolé plutôt que son successeur Gwenael. A Gomené toujours, la fontaine dédiée à Sainte Anne de Roquetton l'était autrefois à Saint Ronan. Derien, Idunet, Ronan, Gwenole, Jacut, Gwenael, tous des moines de la fin du ve siècle et du début du vi% de l'époque du fameux roi Grallon qualifié peut-être à la légère par certains de légendaire. Car enfin le Cartulaire de Landevennec le mentionne et il se pourrait bien que notre inscription confirme les actes où il est question de Grallon. L'Abbé Raoul Le Borgne écrivait ce qui suit au siècle dernier : « II est incontestable que Gradlon avait donné à Saint Idunet diverses terres que les chartes de Landevennec désignent comme suit : tribum Dinan (près Crozon ?), tribum Gunhin, Caerchoc, Lanluncat, dimidiam partem Gumenech. » Plus tard Saint Guénolé, abbé et fondateur de Landevennec étant venu visiter Saint Idunet, dans sa solitude, le saint accourut au devant de lui et lui céda toutes les munificences du roi Grallon, pour mériter d'obtenir l'éternel repos, dit l'acte de donation : « hrcc omnia in dicumbilione aîterna sancto Uningualoeo tradidit coram multis testibus. » Voilà donc Saint Guénolé, c'est-à- dire les moines de Landevennec, propriétaire de ce que nous avons appelé : dimidiam partem Gumene ou Gumenech... ...Il y a à Gomené un territoire, un village qui porte le nom de Saint Guenaël, 2nd abbé de Landevennec... tout près de cette même terre nous trouvons un sanctuaire dédié à Saint Idunet, dont des barbares ont fait Saint Thunet (sic), et, auprès (sic) une paroisse entière consacrée à Saint Ronan, l'ami de Saint Idunet et de Saint Guenaël... » Ailleurs l'Abbé Le Borgne voit dans le nom de Gomené * god menez, le pli du Mené. En fait le nom vient du vx. br.: (juomone = juridiction dépendant d'une autorité. La pro- 036 l'inscription des aulnays en gomené prononciation locale est très proche de la forme ancienne : Gomené aurait eu comme premier édifice religieux, selon la tradition locale, la chapelle de Saint-Guénael dédiée à Saint Gurval, sise sur le fief des Aulnays, propriété tutélaire des Le Voyer, originaire de Guer (en breton : Gwern = Aulnaie), où mourut Saint Gurval (VIIe siècle). Les Le Voyer ont pu apporter le culte de Gurval à St Guénael, et le nom francisé de leur ancienne paroisse au manoir. Mais s'agit-il bien de notre Gomené du Porhoët ? Il existe Gomenec'h dans le Trégor, Gomine, près de Saint-Ganton dans le Redonais, et Gouesnac'h autrefois Goumenec'h en Cornouaille. Tous ces noms de lieux sont à rattacher à une forme gumenech du XIe siècle, Cartulaire de Landévennec, éd. Le Men et Ernault, p. 553, acte II, pour beaucoup d'entre eux nous avons des formes intermédiaires. Par exemple pour Gouesnac'h du Finistère où le -s- a été introduit tardivement par une graphie fautive, nous avons Goumenech (1368), Cartulaire de Quimper, éd. Peron, p. 10, Govenech, xne ou xme siècle, p. 42, Gouvenech (1574), bus de la col. 2 p. 9, Gomuenech (1368), Longnon, Pouillé de Tours, p. 304 H, Guounech vers 1330 ibid, p. 300 d. Pour Gommene, Côtes-du-Nord, Canton de Lanvollon nous avons dans Longnon, Pouillé de Tours, Gomenech vers 1330, et Gommenech fin XIVe Pour Gommene, Canton de Merdrignac, Longnon nous donne Gomené en 1330 et au xve siècle, Pouillé de Tours p. 361 c et 370 c. La prononciation actuelle est fgumeno] Pour Gomine près de Saint-Ganton dans le Redonais, nous n'avons pas de forme ancienne. Il semble bien que nous avons ici affaire à un nom commun et le rapport paraît évident comme on l'a dit plus haut avec une glose vieille-bretonne plus ancienne que les formes citées ci-dessus, ce qui explique certaines différences. Il s'agit de guomone « territoire » (ecclésiastique). Voir Fleuriot, Dict. des gloses en V. Breton, s.v. guomone. Deux problèmes subsistent, pourquoi avons-nous des l'inscription des aulnays en gomené 637 formes avec -m- maintenu et des formes m lénifié devenu -v- ou -w- et des formes à y final à côté des formes sans y ? La première difficulté semble explicable par des graphies conservatrices stéréotypées avec -m- ; ces graphies officielles auraient ensuite influencé la forme orale du toponyme. D'où provient le - •/ final de beaucoup de formes ? Y a-t-il eu influence de -menec'h « moines » par étymologie populaires ? Y avait-il deux variantes du type banne-bannec'h, bannac'h ou n'a-t-on pas écrit le 7 final dans certains cas ? (cf. degurme pour degurme[ch] dans les gloses vieilles bretonnes). Aucune de ces difficultés n'est insurmontable et l'identité de guomone, gumenech, (jom(m)ene, paraît bien acquise. Plus difficile est le choix entre le gumenech devenu Gouesnac'h et notre Gommené. L'acte II du Cartulaire de Landevennec nous dit que Saint Gwénolé alla voir son frère Ediunet qui demeurait sur la montage Nin sur les rives du fleuve Hamn. Il est exact qu'Idunet est honoré à Chàteaulin où il vécut dans un prieuré où l'on voit encore sa grotte. Cependant il se trouve qu'à Laurenan la Chapelle de St Unet est bâtie à proximité de la rivière Ninian dont le nom contient apparemment le même élément nin « élevé » (Dict. gl. V. breton s. v. nin). Le Ninian prend sa source à la Butte nommée depuis le xvme s. « Butte » ou « Hutte à Languille ». Malheureusement nous n'avons comme formes anciennes que des notes de cahiers de paroisses sans références et sans date, Flumen Yanano ? rivière de Niniec, Niniem, Ninien, Ninian.

IV. — Signification de l'inscription


 

Un premier examen rapide nous fit immédiatement penser que l'inscription marquait une limite, le premier terme ced- évoquant le breton moyen quet-, et le préfixe corres- 638 l'inscription des aulnays en gomené pondant français : co-. Dans parth nous vîmes le vx. br. parth, division territoriale, et dans so le verbe « être ». Nous pensâmes à deux traductions possibles : il y a codivision ou co-propriété. Mais nous préférâmes soumettre ce petit problème à M. Fleuriot qui voulut bien nous aider de ses conseils. Le mot -PARTH est en effet très bien connu et très bien attesté en vieux-breton, soit seul, soit avec différents préfixes ; parth pluriel parthou signifie « partie, région ». Il n'est pas certain que le mot soit un emprunt au latin (Fleuriot, Dict. des Gl. en v. breton, p. 281). Le même mot se trouve en gallois dès les textes les plus anciens, vieux gallois pard, parth « pars, regio » (Loth, Vocabulaire vieuxbreton, p. 201), gallois moyen parth qui peut avoir en outre le sens de « troupe, armée » (Ifor Willams, Canu Aneirin, p. 259, note au v. 748). Le gallois moderne parth a encore les sens de « part, district ». Dès le vieux-breton le mot apparaît surtout en composition dans gu-parth, im-gu-part-on, gu-part-olaid, dehou parth (Voir Dictionnaire des gloses en vieux-breton sous ces mots). Depuis le moyen breton il se trouve à peu près uniquement dans des expressions figées ou des composés, ex. parz dre parz « de part en part », Ernault, Glossaire moyen breton, p. 463-4, a barz « dedans », Mirouer, v. 3080, 3235, 3237, etc.. e barz même sens, etc.. De ce côté donc il n'existe aucune difficulté de forme ou de sens. Par contre, le premier élément est à la fois plus difficile et plus intéressant. Si nous retenons la lecture CED, la plus probable, deux explications sont à retenir, la seconde beaucoup plus vraisemblable que la première. a) Pendant longtemps nous avons cru que CED était une forme ancienne du préfixe qui se trouve en moyenbreton sous la forme quet- avec une graphie moins correcte puisque la lénition du -t- n'est pas notée. Dans ce cas il faudrait maintenant compléter ce qui est dit dans « le Vieux-breton. Eléments d'une grammaire » au haut de la l'ixschiptiox des aulxays ex gomexé 039 p. 373 : « *cet- « avec » n'est pas attesté en vieux-breton, mais l'est en breton moyen, par exemple dans quet-par « compagnon » Mirouer, v. 310, quet-aerez « coheres, cohoir.s (co-héritiers), quet-amnesec « ensemble voisin » (sic), quet-breuzr « confrère »... Ernault, Dict. Etym. du Breton moyen p. 36-1, Mém. Soc. Linguist., t. 10, p. 341, R. Celt., t. 20, p. 246, note I, Mirouer de la Mort, note au v. 590. » Ce quel- est identique à l'origine au gallois cyd-, Geiriadur Prifysgol Cymru, p. 658, qui marque l'accompagnement, la simultanéité ; cf. i gyd << entièrement, complètement, tous ». C'est ce même élément que nous rencontrons dans le cornique ketep-onon « tout un chacun », vannetais kotibunan, breton KLT gwitib-unan (avec modification de l'initiale), voir Lewis-Pedersen, Concise Comparative Cetic Grammar, p. 233-234. On le trouve aussi dans quel gueffret, Grand Mystère de Jésus, p. 206, qui se retrouve dans le comique ke-kefrys, R. Celt., t. 7, p. 160. Parmi les dérivés les plus connus, citons le gallois cijdio « joindre, connecter, saisir, accoupler », etc.. qui a pour correspondant le breton moderne kejan, kejein « mêler, confondre, brouiller, se rencontrer avec », etc.. d'un vieuxbreton *kedjav, *kedjiv, avec un e issu de i bref. Mais une difficulté majeure se présente. Le correspondant vieux-breton du moyen-breton quet- du gallois cyd- était certainement écrit * ci f- dans la plupart des cas, l'évolution de i bref en e n'ayant pas été achevée avant la fin de la période du vieux-breton. M. K. Jackson, « Historical Phonology of Breton, p. 91-93 et 847, place l'achèvement de cette évolution un peu plus tard que M. Fleuriot, Le VieuxBreton, Elément Grammaire, p. 49-50. Dans cette inscription très ancienne on aurait donc probablement cil- pour une prononciation [kid] la lénition du -t- étant rarement notée. b) C'est pourquoi on se trouve amené à une explication de beaucoup préférable par un mot CED déjà attesté en 640 l'inscription des aulnays en gomené vieux-breton et gallois. On le trouve à la p. 99 du Dict. des gl. en vieux-breton comme impératif d'un verbe dérivé signifiant « donner, livrer », gallois cedaf, ce du. On trouve -ced, -cet avec lénition du t non notée dans les noms propres v. bretons Hocet (gallois hyged « généreux », *Su-keto) Kedgost, Dict. gl. v. bret., p. 99, et sous une forme très archaïsante avec conservation de la voyelle de liaison -o- dans le nom propre latinisé Ceto-marin(o) R. Celt., t. 5, p. 453. Les sens de CED vieux-breton et gallois sont très clairs. Ils sont rendus par les mots anglais « gift, boon, favour, tribute, tax, payment », Geiriadur Prifysgol Cymru, p. 445. Le composé cedparth prononcé [kedbaro] signifierait clairement « partie donnée, concédée ». Pour la formation, cf. le gallois ced-fawr « grand don », budd-ged « bénéfice, avantage, don, libéralité »,rhodd-ged « don ». La présence d'un tel mot qualifiant une donation n'a rien de surprenant. Il suffit d'ouvrir les Cartulaires, ceux de Redon, Landévennec, Quimperlé, etc.. pour constater que dans la plupart des actes, il est question de propriétés terriennes concédées aux abbayes. L'inscription que nous avons ici marque probablement la limite d'une telle concession. Les limites de ce genre sont d'ailleurs explicitement désignées dans beaucoup d'actes et il n'y a rien d'étonnant à trouver une inscription sur l'une d'entre elles. Il en a existé, et il en existe sans doute encore d'autres. Mais étant donné le nombre de pareilles donations, il n'est pas absolument prouvé qu'il s'agisse de la donation mentionnée dans le Cartulaire de Landévennec. Il peut s'agir d'une autre donation aux disciples de saint Idunet. c) Quant à so, il n'est guère possible qu'il s'agisse de so « est », devenu zo, car le vieux-breton avait les formes isi, isio. Le i- initial n'était pas encore tombé sous l'effeT de l'accentuation finale qui existait partout en vieux-breton. (Le Vieux-breton, Eléments d'une Grammaire, p. 171). Il s'agit ici plutôt d'un démonstratif correspondant au vieil-irlandais so, cf. Thurnevsen, Grammar of Old Irish, l'inscription des aulnays en gomené 641 p. 300, in lebor-so « ce livre-ci », in salm-so-sis « le psaume ci-dessous ». La conservation du s- en breton dans ce démonstratif n'est pas étonante ; elle s'observe dans le démonstratif -se, -ze qui est de la même famille. Le correspondant so, sa, en vieil irlandais exprime le lieu présent ou le temps présent. Thurneysen, Grammaire..., p. 301, 302, 304. On pourrait traduire cedparth so par « partie-donnée ceci ». En plus de l'intérêt philologique que présentent ces quelques mots de vieux breton, on voit leur portée historique. Ils confirment peut-être l'acte de donation du Cartulaire de Landévennec (dimidiam partem Gumenech). L'inscription est en tous cas de la même époque. Elle est probablement la plus ancienne phrase de breton gravée dans la pierre). Notes laissées par M. G. Latimier.

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Published by poudouvre
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