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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 06:06

Il existe sur les confins de Messac -très ancienne paroisse dont la belle tour moderne s'élève au bord de la Vilaine -une lande inculte et solitaire qui mérite un peu d'attention, ne fut- ce qu'à cause de ses souvenirs. Elle s'avance en promontoire au dessus du cours du fleuve et se trouve voisine du vieux manoir de Bœuvres et des villages nommés le Châtellier et les Anges. Des cellules en ruines apparaissent sur ce tertre aride et nu, et le voyageur, qui se rend de Rennes à Redon, en aperçoit facilement les murailles délabrées avant d'êntrer dans le beau tunnel de Corbinière. Cette solitude s'appelle l'Hermitage ; disons d'abord un mot des lieux qui l'avoisinent. Bœuvres fut jadis un château, fondé peut-être par les Le Bœuf, seigneurs de Fougeray, reconstruit, il y a environ deux cents ans, par l'abbé Huart, seigneur du lieu, et possédé au siècle dernier par la famille Camus de Viarmes ; c'était la maison seigneuriale de Messac. Au Châtellier on découvre les restes d'une enceinte militaire très ancienne ; on pourrait même prouver, je crois, qu'en 578, les Francs de Chilpéric occupaient cette position stratégique lorsqu'ils furent défaits parles Bretons de Varoch. On sait, en effet, que le territoire de Messac fut plusieurs fois au moyen-âge, le théâtre de san glantes batailles, Enfin, le village des Anges semble avoir été mis sous la protection des Célestes Esprits, à cause du culte païen rendu dans les premiers siècles aux pierres dites druidiques qui apparaissent encore de nos jours, debout et symétriquement rangées au milieu de ses habitations ; mais revenons à l'Hermitage. Au XVIIIe siècle on menait grande vie au château de Bœuvres et la tradition populaire à conservé de curieux et naïfs souvenirs des bril lantes fêtes qu'y donnaient alors les seigneurs du lieu. Tout-à-coup, disent les anciens, apparut sur la lande du Châtellier un homme inconnu, un moine étranger. Il cherchait la solitude pour y prier Dieu dans le silence ; le rocher à demi couvert de landiers qui dominait la Vilaine attira ses regards, il résolut d'y demeurer. Il se creusa une grotte dans le roc même, il découvrit une source limpide dans le vallon voisin, c'était tout ce qu'il demandait : un peu de pain fruit de l'aumône, un peu d'eau et un misérable abri, mais beaucoup de tranquillité et de liberté pour prier Dieu, un charmant paysage résumant à ses yeux les beautés de la création, et par-dessus tout, cette heureuse paix de l'âme que procure le calme du désert, voilà ce que cherchait et ce que trouva notre ermite. Cependant, dit la légende, le seigneur de Bœuvres finit par entendre parler du solitaire son voisin ; il fit trêve à ses amusements et s'achemina vers l'Hermitage. A la vue du pauvre moine agenouillé dans son creux de rocher, le noble seigneur sentit son cœur ému ; il salua l'ermite, se recommanda instamment à ses prières et, malgré les refus du saint homme, il voulut lui construire une cellule en ce lieu même. Les ouvriers se mirent à l'œuvre peu après cette visite, ils bâtirent un tout petit logement pour l'ermite et y joignirent un modeste oratoire, mais quand les constructions furent achevées le soli taire avait disparu et nul ne le revit plus sur la lande déserte. Il fallait, en effet, disent avec un admirable bon sens et une naïve piété les vieux paysans des alentours, il fallait, disent-ils, que l'ermite expiât dans la privation la plus complète, les folles joies des heureux de ce monde, afin que ses prières en faveur des âmes recommandant l'Hermitage au Trône de l'Eternel. La tradition qui nous a conservé cette simple mais touchante histoire a perdu le nom de ce bon religieux, je crois l'avoir retrouvé dans les registres paroissiaux de Messac ; on y lit, en effet ; « Frère Jacques-Noël Félin, frère du Tiers-Ordre de Saint François, solitaire de l'Hermitage de Bœuvres, est décédé au port de Messac le 18 juillet 1759, âgé de 55 ans. »

 

Comme l'on voit, les anciens ont raison de dire que l'ermite ce mourut point dans la solitude. Cette date prouve en même temps que le seigneur de Bœuvres était alors Jean-Baptiste Camus de Pontcarré de Viarmes dont le nom est resté traditionnel à Messac. Les cellules de l'Hermitage demeurant sans habitants après le brusque départ du frère Félin, le seigneur de Bœuvres donna ce logement soli taire au chapelain de son château : Julien Gâchel, chapelain de Bœuvres mourut, en effet, à l'Her mitage le 28 novembre 1765 et l'un de ses successeurs, M. Savary, habitait la même solitude lorsqu'arriva la Révolution. Ce dernier avait, semble-t-il, augmenté le nombre des cellules; son frère, clerc tonsuré, habitait avec lui, et tous les deux faisaient l'école à quelques petits garçons des environs. Charmant contraste entre les commencements et la fin de cet ermitage : le bon frère Félin voulait être seul pour mieux prier Dieu, les pieux messieurs Savary aimaient que les voix pures et douces de l'enfance se joignis sent aux leurs pour le glorifier ; tous se proposaient le même but : se sanctifier en sanctifiant les autres. Bien tristes dans leur abandon, mais bien respectables par leurs souvenirs, les ruines de l'Hermitage de Messac se dressent encore de nos jours au milieu des pierres druidiques en partie renversées, des retranchements militaires à demi rasés, et du vieux manoir de Bœuvres presqu'abandonné. Mais l'on y retrouve encore la grotte souterraine du frère Félin, le petit oratoire avec sa niche vide, hélas ! de sa statue, l'allée couverte qui servait de cloître, le jardin muré et les quelques cellules ; on y voit même un vieil arbre qui semble se résigner avec peine à quitter ces ruines qu'il garde seul depuis long temps. Au pied du tertre la fontaine coule toujours aussi fraîche ; en face, la Vilaine trace, comme autrefois, un de ses plus jobs méandres, la nature n'a rien perdu de sa splendeur. En renversant les murailles de l'Hermitage, le temps lui-même nous a laissé un suave souvenir et une bonne pensée que nous ne devons point perdre, le souvenir de pieux solitaires n'aimant que Dieu et la pensée si douce de la charité dans la prière et de l'immolation d'un chrétien pour ses frères.

 

Extrait de Récits historiques, traditions & légendes de Haut-Bretagne, Ille-et-Vilaine par l'Abbé Guillotin de Corson

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Published by poudouvre
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