Michel-Alain Picot de Limoëlan (ci dessus) est à l'époque qui nous intéresse l'un des plus importants propriétaires fonciers de Bretagne. Fils aîné, et donc le principal héritier d'un gros armateur de Saint-Malo, qui fut en même temps et jusqu'à sa mort en 1742 le gérant des biens de Mahé de La Bourdonnais en terre malouine, il avait acquis en 1758, avec le manoir de Limoëlan, près de Broons, dans les Côtes-du-Nord actuelles, des lots fort importants de terres labourables, de prés à élevage, de bois de rapport, de rivières et d'étangs, sans compter les fermes et habitations de ses métayers et ouvriers. Limoëlan déclare lui-même, dans son Épître à Turgot, en tête de son «Dictionnaire» : «J'ai un très nombreux domestiques, parce que je fais valoir un domaine très considérable».Père de famille, il a quatre filles et trois garçons; les deux aînés des garçons sont en pension à Paris, dès 1775; ils deviendront officier, marin, négociant. Limoëlan suit de près leur éducation et il nous expose ses principes d'éducation Propriétaire foncier, il gère lui-même ses terres et ses biens. Cette gestion est faite avec exactitude et justice, selon les principes qu'il nous fait connaître. Nous en avons pour preuves les précieux carnets de comptes où, pour les années 1780-1782, sont relevés avec précision les noms des ouvriers, leur qualification, leurs journées de présence, leur salaire en argent ou leur gratification en nature. Suivirent les événements que nous connaissons : les assemblées de Bretagne, où la noblesse refusa d'envoyer des députés aux États généraux, les décrets de la Constituante et de la Législative sur l’Église de France, enfin les péripéties de la guerre de Vendée et de Bretagne. Limoëlan montra dès l'abord quelque sympathie à des événements qui semblaient annoncer de la nouveauté. Il participa au comité de district de Broons, il en assuma même la présidence quelque temps. La bonne entente entre le seigneur et le maire de sa commune, Sévignac, est manifeste, mais les suspicions, les interrogatoires, les vexations des membres du district se multiplient. Excédé, tandis que son fils Joseph rallie la chouannerie, Limoëlan se retire pendant plusieurs mois chez son beau-frère et sa sœur Désilles à La Fosse-Hingant; il entre dans l'affaire La Rouerie, qui l'entraîne à l'échafaud le 27 juin 1793. Revenons à notre gentleman-farmer. Très préoccupé de «science économique» (c'est son expression), Limoëlan cherche tout autant le meilleur rapport de ses biens qu'une situation plus équitable pour ses fermiers et ses ouvriers. «II y a longtemps que je méditais sur les sources différentes des maux et des misères humaines.» Fortement marqué par les théories économiques des physiocrates, il est abonné à la Gazette d'agriculture et aux Éphémérides du citoyen où collaborent Victor de Mirabeau et Dupont de Nemours.
Il a dans sa bibliothèque La théorie de l'impôt de Mirabeau et son Ami des hommes, le Contrat social et l’Émile de Rousseau, l'Esprit des lois de Montesquieu et celui de Mably; bientôt il acquerra l'Administration des finances de Necker et son Compte rendu au Roi. Il a suivi avec passion les réformes entreprises par Turgot. Ses lectures, ses réflexions, l'esprit de nouveauté l'enchantent et l'incitent à écrire un «Dictionnaire des abus». Limoëlan voudrait travailler efficacement à «accélérer le bonheur de ses concitoyens». Aussi cherche-t-il à les éclairer sur leurs « véritables intérêts ». D'autres l'ont tenté avant lui, mais n'ont pas été entendus, soit parce que, parmi les habitués des cabinets de lecture, «il en est peu qui lisent pour s'instruire véritablement», soit par. Il écrira donc «pour éclairer la multitude, pour être lu de ceux qui ne peuvent donner qu'un quart d'heure à la lecture, pour les femmes et les enfants». Il écrira «en simple particulier» «pour hâter les moments de la félicité publique..., le bonheur du peuple français et la gloire de son Roi». Mon plan est de «promulguer les véritables connaissances, de découvrir les erreurs de nos coutumes et de notre administration et d'aplanir par là les voies aux ministres futurs». C'est, dit-il, «la science économique» qu'il veut étudier concrètement dans le cadre de la vie paysanne bretonne. «Je suis Breton et je m'intéresse vivement à tout ce qui peut faire le bien-être de mes compatriotes. Mais comme je suis habituellement à la campagne depuis bien des années, je ne parlerai guère que des choses qui y ont un rapport plus ou moins direct, en fixant d'abord mes regards sur mes entours, c'est-à-dire sur les paysans au milieu desquels je vis les manœuvres des 'fauteurs de l'ignorance et des propagateurs de l'erreur'. Pour Limoëlan, «la liberté du commerce des grains et des vins dans l'intérieur des provinces qu'a tâché d'établir» Turgot en 1776 était certes «un grand bien», mais «il n'était que le prélude de tous ceux qui étaient nécessaires». La réforme des impôts, c'est-à-dire leur plus juste répartition, devrait être la conséquence de la liberté reconnue pour tous. L'abolition des impôts indirects s'impose. L'impôt sur le revenu serait la ressource essentielle de l’État. «Tout impôt qui se lève sur autre chose que sur le revenu est spoliation». Cette réforme sera «le thermomètre de la félicité publique». Ces réformes rejailliront nécessairement sur la vie de toutes les catégories de citoyens, et au premier chef sur le monde paysan, car elles contribueront à alléger le coût de la vie. L'amélioration de la vie des paysans, Limoëlan la voit surtout dans «l'anéantissement» définitif et radical des droits féodaux. «Ce serait un des plus grands pas que pourrait faire le gouvernement vers la félicité publique». Le «Dictionnaire des abus» condamne, par exemple, les droits d'asile, d'aubaine, les corvées, les droits d'échange, de lods et ventes ; il demande, au nom de la liberté de la propriété et en vue de faire abaisser les prix, la suppression des douanes, des péages, de la gabelle, etc. L'un des remèdes les plus inattendus qu'il propose d'ailleurs avec une certaine passion, au profit, croit-il, du monde paysan, c'est la suppression des fêtes chômées. En raison de ces fêtes, constate-t-il, les ouvriers perdent plus d'un mois de salaire annuellement. Que l’Église reporte ces solennités au dimanche, et tout le monde y gagnera: l 'ouvrier dont le salaire augmentera, mais aussi « le seigneur, le propriétaire, le fermier, le décimateur». Ce serait également tout bénéfice pour la moralité publique, puisqu'on aurait moins de loisirs pour s'enivrer. Nos physiocrates sont loin encore de la notion des congés payés ! Dans l'argumentation de Limoëlan, soyons justes, un point est à relever : le salaire vaut mieux que l'aumône ou, ce qu'il appelle «la charité manuelle» : « Le nécessiteux couvert la veille serait encore nu le lendemain» Il s'élève ensuite contre les « abus et effets pernicieux de l'éducation ordinaire et privée», ce qui semble viser l'éducation donnée par les précepteurs dans les familles, et il prône « l'éducation publique de la nation». Il insiste néanmoins sur l'éducation du premier âge réservée aux parents. Son premier principe est l'appel au cœur. «C'est au cœur des enfants et non pas à leur esprit qu'il faut parler d'abord». Aussi faut-il «prévenir» plutôt que «corriger», «ne donner rien aux pleurs», mais sans jamais provoquer de «peurs imaginatives». Il est enfin assez fier de l'éducation qu'il donne à ses propres enfants : «Ils ont été chez moi jusqu'à sept ans ou même huit ans que je les ai envoyés au collège (à Paris). Ils ne sont ni plus spirituels ni plus privilégiés des dons de la nature que leur raison, mais j'ose dire qu'ils sont tous bons et doux, qu'ils seraient fâchés de faire mal à n'importe qui». Il n'a pas craint, affirme-t-il, de «faire coopérer son nombreux domestique à créer les mœurs et le caractère de ses enfants» Malgré les longues réflexions de Limoëlan, malgré sa magnifique bibliothèque, malgré son information régulière, il ne put mener à terme son projet, et le «Dictionnaire des abus», pris et repris, ne fut jamais achevé. En eût-il eu le temps, il n'est pas sûr qu'il y soit parvenu. En effet, il ne réussit pas à tracer un plan logique et précis ni à donner à ses notes une structure suffisante; il n'eut pas le talent de synthétiser sa pensée ni de discerner les lumières et les ombres dans le tourbillon des idées de son siècle. Homme de cœur, aux généreux élans, il s'intéressa activement au sort de ses ouvriers, il se dévoua à ses enfants et à sa famille, il accueillit avec faveur les débuts prometteurs de la Révolution et il se compromit jusqu'à l'échafaud pour son roi. Il n'était pas fait pour écrire. C'est alors que son frère cadet, Pierre-Joseph Picot de Clorivière, revint à Limoëlan, après, sans doute, vingt ans d'absence. Entré chez les Jésuites en 1756 à Paris, réfugié en 1762 dans la province anglaise de son Ordre après la suppression de la Compagnie de Jésus en France et après avoir assuré l'aumônerie d'un monastère de bénédictines anglaises à Bruxelles, les décrets de Marie-Thérèse d'Autriche l'obligèrent à rentrer en France en septembre 1775. Clorivière a quarante ans. C'est un esprit mûr. Sa formation intellectuelle est solide : c'est un théologien et un spirituel. Le voilà donc installé à Paris. Il prêche en ville et aux alentours. Il commence cependant par reprendre contact avec sa famille parisienne et bretonne, avec son frère Alain-Michel et sa sœur Jeanne-Rose, mariée à un Désilles, à Saint-Malo. sa sœur Jeanne-Rose, mariée à un Désilles, à Saint-Malo. On devine les discussions des deux frères et leurs prises de position, — logiques, fermes et vigoureuses de la part du théologien, généreuses, mais floues, voire sujettes à caution de la part du maître de céans. Leur amitié a toujours été et restera grande. L'ex-jésuite emporte-t-il avec lui le travail ébauché de Limoëlan ? On le croirait volontiers à lire Le modèle des pasteurs ou Précis de la vie de Mr de Sernin, curé d'un village dans le diocèse de T***, que publie Clorivière en 1779 à Paris. Quoi qu'il en soit, les rêves réformateurs en faveur des paysans et la dénonciation des abus se transforment en pastorale sociale fort concrète dans la paroisse sous-développée de Sernin, et les réflexions quelque peu hasardeuses du frère aîné deviennent des Fragments sur la religion, l'éducation, l'homme, la vertu, le bonheur. Si Le modèle des pasteurs ne répond pas entièrement aux espérances et aux intentions de Limoëlan, l'ouvrage n'en constitue pas moins, dans le goût et le style du XVIIIe siècle, un «projet» qui contribuerait à la réforme» sociale. Extrait de Un gentleman-farmer breton au XVIIIe siècle: Michel-Alain de Limoëlan (1734-1793) par André Rayez