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11 octobre 2015 7 11 /10 /octobre /2015 06:36

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 15:50

Ur werzenn nevez zo savet 

Traitour, ah! mallozh dit 'ta !

(bis)

War markiz Pontkalleg eo graet 
Traitour, ah ! Mallozh dit, mallozh dit 

Traitour, ah! mallozh dit 'ta

 

I

War markiz yaouank Pontkalleg, Traitour... 
Ker koant, ken drant, ker kalonek ! 

Traitour, ah! Mallozh dit... 

Mignon a oa d'ar Vretoned 
Abalamour anezho oa deuet 

Abalamour anezho oa deuet 
Hag etrezo oa bet maget 

Mignon a oa d'ar Vretoned 
D'ar vourc'hizien ne lâran ket 

D'ar vourc'hizien ne lâran ket 
A zo a-du ar C'hallaoued 

A zo atav 'klask gwaskañ re 
N'o deus na madoù na leve 

Nemet poan o divrec'h, noz-deiz, 
Evit magañ o mammou dehe 

Lakaet en devoa en e benn 
Disammañ deomp-ni hor c'hordenn 

Gwarizi-tag d'ar vourc'hizien 
O klask an tu e'it hen dibenn 

- Aotrou Markiz, aet da guzhet, 
An tu a zo gante kavet ! 

II 

Pellik zo emañ dianket ; 
Evit e glask, n'e gaver ket 

Ur paour eus kêr, o klask e voued, 
Hennezh en deus hen diskuliet 

Ur c'houer n'her defe ket graet 
Pa vije roet de'hañ pemp kant skoed 

Gouel Maria 'n Eost, deiz evit deiz, 
An dragoned oa war vale : 

"Lâret-hu din-me, dragoned, 
O klask ar Markiz emaoc'h bet ? 

- O klask ar Markiz emaomp bet 
Daoust penaos emañ-eñ gwisket ? 

- Er c'hiz diwar-maez 'mañ gwisket, 
Glas e vorled hag eñ bordet 

Glas e jak, ha gwenn e chupenn ; 
Bodroù ler ha bragoù lien 

Un togig plouz neudennet-ruz 
War e skoaz, ur pennad blev-du 

Ur gouriz-ler, div bistolenn, 
Hag hi a Vro-Spagn, a-zaou denn 

Gantañ dilhad pilhoù-huan, 
Gant unan alaouret dindan 

"Mar fell deoc'h-hu reiñ din tri skoed 
Me a roy deoc'h-hu e gavet 

- Tri gwenneg zoken na roimp ket, 
Taolioù sabren ne lâromp ket 

Ne roimp ket zoken pemp gwenneg 
Ha te reiñ deomp kaout Pontkalleg 

- Dragoned ker, en an' Doue ! 
Na it ket d'ober droug din-me ! 

Na it ket d'ober droug din-me 
Ho heñchañ raktal e rin-me 

'Mañ-eñ du-se, er sal, ouzh taol, 
O leinañ gant person Lignol" 

III 

"Aotrou Markiz, tec'het, tec'het ! 
Me wel erru an dragoned 

Me wel an dragoned erru 
Sternoù lugernus, dilhad ruz 

- Me na gredan ket em c'halon 
E krogfe ennon un dragon 

Ne gredan ket 'vez deut ar c'hiz 
Ma krog an dragon er Markiz" 

Oa ket e gomz peurachuet 
Tre 'barzh ar sal o deus lammet 

Hag eñ da beg 'n e bistolenn : 
"Neb a dost ouzhin 'n defo 'n tenn !" 

Ar person kozh, dal m'her gwelas, 
Dirak ar markiz 'n em strinkas : 

"En anv Doue, ho Salvez, 
Na dennet ket, ma Aotrou ker !" 

Pa glevas anv hor Salver 
En deus gouzañvet gant douster 

Anv hor Salver pa glevas 
Daoust d'e spered eñ a ouelas 

Rez e galon strakas e zent 
Ken a droc'has, sonn : "Deomp d'an hent !" 

A-dreuz parrez Lignol pa ae 
Ar gouer paour a lavare, 

Lâret a rae al Lignoliz : 
"Pec'hed eo eren ar markiz !" 

Pa ae e-biou parrez Berne 
Digoue't ur frapad bugale : 

"Mad-deo'ch, mad-deoc'h, Aotrou Markiz ! 
Ni ya d'ar vourc'h, d'ar c'hatekiz 

- Kenavo, bugaligoù vat, 
N'ho kwelo mui ma daoulagad 

- Da belec'h it eta, Aotrou ; 
Ha dont na reot souden en-dro ? 

- Me na ouzon ket, Doue 'r goar ; 
Bugale baour, me zo war var" 

O cherisañ en defe graet 
Panevet e zaouarn ereet 

Kriz vije 'r galon na ranne 
Re 'n dragoned zoken a rae 

Paotred-a-vrezel, koulskoude, 
O deus kalonoù kriz enne 

Ha pa oa digoue't e Naoned 
E oa barnet ha kondaonet 

Kondaonet, naren d'an tud-par, 
Nemet tud koue'et diouzh lost ar c'harr 

Da Bontkalleg 'deus int lâret : 
"Aotrou Markiz, petra 'peus graet ? 

- Pezh a oa dleet din da ober 
Ha graet-hu ivez ho micher !" 

IV 

D'ar sul kentañ pask, hevlene, 
Oa kaset kannad da Verne 

"Yec'hed mat deoc'h-holl, er gêr-mañ, 
Pelec'h 'mañ ar person dre-mañ ? 

- 'Mañ o lâret e oferenn, 
'Mañ o vonet gant ar bregenn" 

Pa oa o vonet d'ar gador, 
Oa roet de'hañ ul li'her el levr 

Ne oa ket gouest evit e lenn 
Gant an daeloù dimeus e benn : 

"Petra zo c'hoarvet a nevez 
Pa ouel ar person er c'hiz-se ? 

- Gouelañ a ran, ma bugale, 
War pezh a refac'h-c'hwi ivez 

Marv, peorien, neb ho mage, 
Neb ho kwiske, neb ho harpe, 

Marv an hini ho kare, 
Berneviz, koulz eveldon-me 

Marv neb a gare e vro 
Hag her reas betek ar marv 

Marv da zaou vloaz warn-ugent 
'Vel ar verzherien hag ar sent 

Doue, ho pet outañ truez ! 
Marv eo 'n Aotrou ! Marv eo ma mouezh !" 

 

 

Amis, déplorez tous avec
- Malédiction au traître!
Moi, le destin de Pont-Calleck.
- O, toi qui l'as trahi, sois maudit!
Malédiction au traître!


Pont-Calleck, ce jeune marquis
Si beau, si courageux aussi !

Il était l'ami des Bretons
Appartenant à leur nation.

Au milieu d'eux il était né
C'est chez eux qu'il fut élevé.

Aux Bretons allait son amour,
A tous, mais non aux gens des bourgs.

Aux gens des bourgs et des cités
Qui sont du parti des Français.

S'en prenant, l'engeance méchante,
A ceux qui n'ont ni biens, ni rentes.

Aux pauvres qui n'ont que leurs bras
Pour garder les leurs du trépas.

Pont-Calleck avait le projet
D'alléger un peu notre faix.

Les citadins pris de dépit
Ont sitôt mis sa tête à prix.

Seigneur Marquis, à ta cachette! 
Sinon tu cours droit à ta perte!


II 

Voilà longtemps qu'il est perdu;
Que nul ne le trouvera plus.

C'est un gueux de la ville qui
Mendiait sa pitance a trahi;

(Car aucun paysan ne l'eût 
Fait même pour cinq cents écus.)

A Notre-Dame des moissons,
On nous envoya les dragons:

-Je voudrais savoir, dragons, si
L'on est en quête du marquis; 

-Oui, nous le cherchons; Pourrais-tu
Nous dire comme il est vêtu ? 

18.- Comme les paysans d'ici: 
Drap bleu semé de broderies ; 

Sa veste est bleue, son pourpoint blanc ; 
Guêtres de cuir, bragoù bouffants; 

Un chapeau de paille à ruban
Et de longs cheveux noirs flottants.

A ses côtés deux pistolets
Espagnols, à deux coups, tout prêts.

Des habits comme on voit partout.
Il en a de dorés dessous.

Et si vous me donnez trois louis
Je vous mènerai droit à lui.

-Pas même trois sous tu n'auras.
Des coups d'épée, je ne dis pas.

Pas un sou, pas même un kopek.
Mais mène-nous à Pont-Calleck!

-Pitié, dragons, au nom de Dieu,
Ne me faites point mal, messieurs!

Ne me faites point de mal! Grâce!
Je vais vous mettre sur ses traces:

Je crois bien qu'il dîne à l'école
Avec le recteur de Lignole. 

III 

Seigneur marquis, fuyez ! fuyez !
Car les dragons vont arriver ! 

Les dragons ont cerné la place:
Tuniques rouges et cuirasses. 

- Un dragon jamais n'osera
Venir porter la main sur moi.

Aux dragons l'usage interdit 
Les voies de fait sur les marquis. - 

A peine a-t-il dit que voilà
La porte qui vole en éclats.

Lui de saisir ses pistolets:
N'approchez pas, je vais tirer ! - 

Voyant cela, le vieux recteur
Se jette aux genoux du seigneur:

- Par le Christ, je vous en supplie,
Ne tirez pas, je vous en prie! - 

Entendant invoquer Celui
Qui pour nous patiemment souffrit, 

Le nom de notre doux Sauveur,
Il ne put retenir ses pleurs; 

Il maîtrisa son émotion,
Puis se dressa, criant: " Partons !"

Quand par Lignol on l'a mené,
Les pauvres paysans disaient: 

- Ces procédés sont inouïs:
Voilà qu'on garrotte un marquis! -

Comme il passait près de Berné,
Survint un groupe d'écoliers:

- Monsieur le Marquis, le bonjour:
Nous allons à l'école au bourg.

- Adieu, chers petits écoliers, 
Je ne vous verrai plus jamais!

- Mais où donc allez-vous, Seigneur?
Que vous ne rentriez? Un malheur?

- Je n'en sais rien, Dieu seul le sait:
Je sais que je cours un danger. - 

Il eût voulu les caresser,
Mais ses bras étaient enchaînés.

Un spectacle à faire pitié!
Les dragons eux-mêmes pleuraient.

Pourtant ils ont, on le devine
Des cœurs de pierre en leur poitrine.

A Nantes il fut déféré,
Il fut jugé, puis condamné.

Non point par ses pairs, comme il eût
Fallu, mais par des parvenus.

Lesquels à Pont-Calleck ont dit:
- Qu'avez-vous fait, Seigneur marquis?

J'ai fait mon devoir. Sans vergogne,
Vous, vous ferez votre besogne ! - 

IV 

Ce jour de Pâques, à Berné
Un messager est arrivé.

Salut à vous, gens du pays.
Le recteur est-il par ici? 

Il dit la messe. Allez-y donc
Et il doit en être au sermon. - 

Comme il montait en chaire, on lui 
A glissé dans son livre un pli: 

Mais c'est à peine s'il pouvait
La lire, tant ses yeux pleuraient.

Quel est donc ce nouveau malheur
Quelle est la cause de vos pleurs? 

Ah, si je pleure, mes enfants,
Vous allez pleurer tout autant:

Celui qui nous comblait de biens:
Nourriture, habits et soutien;

Et qui, comme moi, chérissait
Les pauvres du bourg de Berné,

Il est mort, aimant son pays,
L'aimant jusqu'à mourir pour lui.

A vingt-deux ans, il dut mourir!
Ainsi meurent saints et martyrs.

Ayez pitié de lui, Seigneur!
La Marquis est mort! Ma voix meurt!


-O toi qui l'as trahi, sois maudit !
Malédiction au traître ! 


 

Traduction site Marv Pontkalek (fr) - Free

 

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 15:11

Dans la matinée du mardi 26 mars, MM. de Pontcallec, de Montlouis, du Couëdic et de Talhouët furent appelés l'un après l'autre devant elle, et ces quatre gentilshommes entendirent à genoux l'arrêt qui, en les déclarant atteints et convaincus du crime de haute trahison, les condamnait à être décapités avant la fin du jour. Nullement préparés à ce terrible dénouement, que la clémence habituelle du régent rendait en effet peu vraisemblable, et contre lequel trois d'entre eux avaient cru se prémunir par la sincérité de leurs aveux, leur attitude révéla les impressions dominantes chez chacun d'eux. M. de Pontcallec exhala sa surprise par une explosion de fureur, en se rattachant toutefois à l'espérance d'un sursis, MM. du Couëdic et de Talhouët, rejetant cette illusion, comprirent que leur dernière heure était venue et s'élevèrent sans effort, par la puissance de leur foi, à la courageuse acceptation du sacrifice; M. de Montlouis prit ses dispositions avec une calme et mâle simplicité. Le même arrêt prononça la peine de mort contre seize accusés fugitifs, et déclara que la sentence définitive serait rendue contre les dix-sept autres détenus après plus ample informé. Avertie de ce qui se préparait par un vaste déploiement de forces militaires, la population nantaise insulta par ses cris les commissaires qui allaient faire couler le plus vieux sang de l'Armorique. La noblesse quitta la ville; le peuple suivit jusqu'au lieu du supplice, en faisant éclater sa profonde douleur, des hommes protégés aux yeux de la Bretagne par la sainteté dune cause qu'ils compromirent gravement sans doute, mais qu'ils avaient d'abord espéré servir. De nuit, à la lueur des flambeaux, au milieu d'une cité en deuil et en prières, les condamnés franchirent d'un pas ferme le chemin de Ia prison à l'échafaud; leurs têtes tombèrent, non sans peine sous la main d'exécuteurs ou novices ou tremblants, et leur vie, jusqu'alors obscure, fut tout à coup transfigurée par leur mort.

 

 

Le marquis de Pontcallec s'appelait, de ses nom et prénoms, Clément-Chrysogone de Guer, d'une famille ancienne, établie depuis longtemps dans les évêchés de Vannes et de Quimper. Il était fils et héritier principal de Charles-René de Guer, marquis de Pontcallec, et de Bonne-Louise Le Voyer, dame de Trégomar et de la Haie-Painel ; il était fort jeune, âgé seulement de vingt-deux ans, suivant un chant populaire composé à sa mémoire ; et d'après une généalogie manuscrite conservée à la Bibliothèque Impériale , mais qui n'indique pas explicitement l'année de sa naissance, toujours ne pouvait-il être plus vieux que trente ans. Il était entreprenant volontiers jusqu'à l'audace, mais par son âge même mal pourvu de sagesse, de réflexion, d'esprit de suite. Ses biens étaient grands : la terre du Pontcallec, sans parler des autres, érigée en marquisat depuis 1657, s'étendait sur une douzaine de paroisses ; le château s'élevait en celle de Berné, six lieues au nord d'Hennebont, protégé à l'est par un grand étang d'une lieue de longueur, et au sud par une forêt, qui prend à la porte du château et descend ensuite vers le midi pendant plus de deux lieues, le long de la rivière de Scorff.

 

Membres connus de l'Association Patriotique Bretonne : -diocèse de Vannes, marquis de Pontcallec, le comte de Rohan-Pouldu, MM. de Talhouët de Boisorhant, Le Gouvello de Kerantré, Coué de Salarun, Le Moyne de Talhouët, de Montlouis, de Lantivy du Crosco, de Lantillac, de Kervasy, du Bouetiez , de Keraly, etc. -diocèse de Nantes, MM. de Talhouët de Bonamour, de Trevelec du Bourgneuf, de Rosconan, La Boissière de Kerpedron, d'Andigné, de Soursac, de Kerpoisson,de la Morandais, de Derval, Tournemine sieur de Camzillon, de Sécillon, de Chomart, Guilloré, Kerpondarmes, etc. -évêché de Saint-Malo : MM. de Lambilly, Hervieux de Mellac, de la Houssaye, Labbé de Villegley, de Saint-Gilles, de Saint-Pern, du Lattay, Marnière, Péan de Pontfilly, Grout du Moustier, Huchet de la Bédoyère, de la Landelle, de Pontual, Grignart de Champsavoy, de Lorgeril, etc. Nous devons aussi mentionner MM. du Groësquer, du Bouexic Becdelièvre, Boisbaudry de Trans, de la Roirie, de Saint-Brice, dans l'évêché de Rennes; -MM. de la Berraye, Le Mintier des Granges, de Lescouët, de Boisgelin, de la Rivière Corlai et de la Rivière Saint-Germain, Visdeloup de Saint-Quéreuc -évêché de Saint-Brieuc; -de Kerdaniel, de Kerberec, de Goasfroment (Le Gonidec), en Tréguer -de Kersulguen, de Keranguen, Le Bihan de Pennelé, Keroignant de Trezel, en Léon ; -en Cornouaille, le marquis de la Roche-Kernezne, les frères de Leslay, Le Doulec de Kerourgan, et ce brave du Couédic, qui devait, avec Talhouët Le Moyne, Montlouis et le marquis de Pontcallec, porter à la fin sa tête sur l'échafaud du Bouffai et payer pour tous les autres. -Même parmi le petit nombre de noms venus à nous, je ne donne ici, je le répète, que les principaux, presque tous noms de gentilshommes; mais on trouvera en outre, dans la liste générale, des prêtres et des religieux, des bourgeois, des paysans, des marins : car, en Bretagne, le patriotisme et le dévouement n'ont jamais été le privilége exclusif d'une classe -ni même d'un sexe...

 

Auteurs MM. Arthur de la Borderie & de Carné

 

 

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 15:00

Quelques jours après, dans la petite ville de Sarzau, un maitre de barque du pays de Vannes, vrai loup de mer de pied en cap, était commodément installé à fumer sa pipe sur la porte de la principale auberge. Survient un monsieur tout de noir vêtu, qui veut entrer; mais comme notre marin, par sa prestance, emplissait les trois quarts de l'ouverture et ne bougeait non plus qu'un terme, l'homme noir en entrant le heurte, et le marin malcontent lui envoie au nez une épaisse bouffée de tabac; l'homme noir se fâche, gronde, le marin bien embouché riposte; mais l'homme noir tout à coup, voyant passer dans la rue quelques archers de la maréchaussée, les appelle et leur ordonne d'empoigner le marin, qu'on jette de suite en prison. Car l'homme noir n'était autre que M. le procureur du Roi à la barre de Sarzau, discret et grave personnage, ennemi du tabac. Le malencontreux fumeur s'appelait Gilles Madéran ; c'est lui qui avait passé dans sa barque, de Locmariaker jusqu'en Espagne, MM. De Bonamour, de Lambilly, de Mellac, et autres; et justement il était arrivé d'Espagne la veille, ignorant tous les nouveaux événements survenus en Bretagne depuis son départ. Lui-même au reste n'était pas moins ignoré ; le procureur de Sarzau ne soupçonnait rien de son rôle, de son voyage en Espagne, de ses relations avec les conjurés; en mettant la main sur lui, il n'avait voulu que.donner une leçon de savoir-vivre à un fumeur mal appris, nullement châtier un conspirateur. Toutefois, pour garder les formes, il ordonna de fouiller le prisonnier; et cette fouille, qui n'était que de formalité, fit découvrir sur le pauvre Madéran les deux pièces dont voici le texte : Lettre circulaire de MM. de Bonamour, de Lambilly et de Mellac Hervieux (adressée aux conjurés demeurés en Bretagne), dont Madéran, maître de barque, qui les avoit passés en Espagne, fut trouvé chargé à son retour. Messieurs, nous devons vous rendre un compte exacide tous les événements dont nous avons été les témoins. Le jour après avoir envoyé un exprès avec les expéditions et espèces pour les Evêchés, nous nous embarquâmes pour aller au devant de la flotte, que nous devions trouver à la hauteur de Belle-Isle, ayant dû suivre M. Le Calme qui l'avoit laissée prête à partir. Mais ayant resté plusieurs jours sous Belle-Isle et voyant qu'elle tardoit au-delà de nos espérances, nous prîmes le parti de profiter du vent, qui lui étoit contraire, pour venir à sa rencontre, et ce vent ayant duré nous a heureusement portés jusques au port, où nous l'avons encore trouvée. Mais, tragique événement! nous avons trouvé tout renversé par un Espagnol, maréchal de camp, qui, ayant gagné les officiers des troupes, s'est révolté avec eux contre les ordres de mylord le duc d'Orraond, a fait débarquer les troupes; enfin a résisté aux ordres du ministre : dont il a été puni. Mais nous ne laissons pas d'en être les victimes ; car cet événement et toutes les difficultés dont il a été suivi ont causé un grand retardement, qui, avec les nouvelles que la cour a reçues de France, ont l'ait regarder l'exécution de ce projet comme impraticable. Nous vous envoyons une copie de la lettre de M. le cardinal Alhéroni â M. Le Calme, qui vous en instruira, et sur laquelle vous pourrez prendre plus positivement voire parti et nous marquer la conduite que nous devons tenir. Nous partons pour Madrid, où nous attendrons votre réponse positive, tant pour prendre notre parti que pour agir conformément à ce que vous nous en écrirez, s'il vous plaît, précisément par votre réponse, en nous informant au long des dispositions où vous êtes et de tout ce qui se passe en général et en particulier, comme de la disposition des troupes, du maréchal, de la Chambre et de ses progrès, enfin de tous les événements arrivés de votre côté. Nous vous laissons juger du fâcheux état où nous nous trouvons, causé surtout par l'ignorance où nous sommes de celui de la province. Faites diligence pour nous en informer avec tout le secret possible, afin que nous puissions nous déterminer comme nous le devons et que vous le jugerez le plus convenable, soit en restant dans ce pays-ci pour l'exécution de vos ordres, ou en nous rendant en province pour contribuer de notre mieux aux entreprises que vous aurez pu commencer. Il est bon de vous informer que, depuis la lettre de M. le cardinal dont vous trouverez ci-jointe une copie, il y a eu malgré cela un second ordre pour faire rembarquer les troupes et partir, qui a encore été traversé par le même maréchal de camp et les officiers d'infanterie. Vous ferez là-dessus vos réflexions. Le monsieur qui vous remettra cette lettre, a une voie sûre pour vos réponses, que nous attendons avec une vive impatience. Nous avons l'honneur d'être. Messieurs, vos très-humbles et très obéissants serviteurs (signé) Hervieux de Mellag, Talhouet de Ronamour, de Lambilly. »   Pontcallec fut incarcéré au château de Nantes le 2 janvier 1720; après son arrivée, l'instruction prit une activité nouvelle. Instituée par lettres patentes du 3 octobre 1719, cette chambre criminelle avait été créée afin de rassurer l'opinion, qu'alarmaient au début d'une guerre contre Philippe V les bruits répandus sur l'état de la Bretagne, et l'érection en fut antérieure de près d'un mois à l'arrestation de la plupart des prévenus. Revêtir de formes légales des arrêts, dictés d'avance, telle fut dans tous les temps l'oeuvre de ces commissions, dont l'odieux souvenir aurait flétri l'honneur de la Magistrature française, si ses membres n'étaient le plus souvent demeurés étrangers à la formation de ces tribunaux politiques. La chambre criminelle de Nantes fut composée par le garde des sceaux d' Argenson, de quatorze maîtres des requêtes de l'hôtel, présidés par un conseiller d'état, personnel purement administratif appelé à s'écouler pour la plus grande partie dans le service des intendances. Cette chambre s'ouvrit le 29 octobre avec un.grand appareil dans le château qui avait vu mourir le comte de Chalais et partir Fouquet pour un exil plus terrible que Ia mort. Avant de statuer sur le sort des accusés, dont chaque jour augmentait le nombre, les commissaires jugèrent à propos de frappa quelques écrits clandestins qui se lisaient alors avec avidité. Ces écrits avaient pour but d'intéresser l'opinion aux prisonniers, et présentaient les désordres des derniers temps comme une conséquence coupable sans doute, mais naturelle, de la violation des droits de la province, du mépris témoignée son parlement et à ses états. La mission de la chambre de Nantes, telle que la lui avait assignée M. d'Argenson, avait été de confondre dans une réprobation égale, en les frappant par des arrêts communs, la résistance constitutionnelle de la Bretagne et le concours donné par un petit nombre de conjurés aux visées ambitieuses d'Elisabeth Farnèse et d'Alberoni. De leur côté, les accusés mirent tout en oeuvre pour dissiper cette confusion systématique. Il n'y eut pas jusqu'à M. de Pontcallec qui ne s'efforçât d'expliquer sa conduite dans le sens d'une opposition légale en la rattachant au pacte de Dinan, malgré l'évidenee des faits sous lesquels il fut trop facile, de l'accabler.

 

 

Château des ducs de Bretagne à Nantes 

 

Ses déclarations, ignorées jusqu'ici, peuvent se résumer de la manière suivante. L'accusé reconnaît avoir participé à toutes les réunions formées par la noblesse après les états de Dinan. Il donne des détails étendus sur l'assemblée de Lanvaux et sur trois autres qui suivirent. Il ne s'agissait, selon M. de Pontcallec, que de résister à l'oppression dé M. de Montesquiou et de concerter un plan de conduite relativement au paiement des impôts, dont la perception avait cessé d'être régulière. Interrogé sur les préparatifs militaires faits au Pontcallec, l'accusé s'efforce d'établir que l'importance de ces moyens de défense a été démesurément exagérée; il n'a jamais eu plus de soixante hommes sur pied, et le vrai but de cet armement, c'était de résister à la maréchaussée, si elle venait, comme le bruit s'en était répandu, s'emparer de sa personne sous le prétexte qu'il faisait la contrebande du tabac. Sommé de s'expliquer sur plusieurs lettres adressées à M. de Montlouis contenant des instructions d'un caractère tout militaire et un plan pour armer et soulever les paroisses voisines, Pontcallec répond que cette correspondance est une pure mystification : M. de Monlouis est un maniaque qui se croit appelé à commander des armées; l'accusé a eu le tort d'entrer dans ce travers d'esprit, et s'est amusé à caresser les visions chimériques de son ami. Interrogé en dernier lieu sur la participation du parlement aux agitations de la province, il dit que, d'après M. de Lambilly, intermédiaire principal entre les magistrats et les gentilshommes, il suffisait, pour obliger le parlement à se prononcer, à lui faire une douce violence, ce qui aurait lieu, si l'on parvenait à pénétrer de force dans la ville de Rennes; sur la demande des commissaires. Il nomme tous les conseillers réputés-secrètement favorables aux vues des agitateurs Il n'était pas sans difficulté de mener à fin une procédure qui s'appliquait à cent accusés présents et à cinquante contumaces. Disjoindre la poursuite dans une affaire où se présentait un même corps de délit, c'était un procédé peu régulier; juger tous les prévenus à la fois, c'était une entreprise à peu près impossible. Dans une dépêche impérative, le garde des sceaux trancha la difficulté Il prescrivit aux commissaires de s'occuper d'abord des quatre principaux accusés, les seuls dont il convoitât la tête, en englobant dans le même arrêt tous les contumaces engagés dans les machinations avec l'Espagne, et tous passibles, à ce titre, de la peine capitale. Vingt condamnations à mort par un seul arrêt, cela parut au garde des sceaux pouvoir exercer une salutaire influence sur tous les parlementaires depuis Rennes jusqu'à Grenoble, depuis Grenoble jusqu'à Toulouse. Au moment où la Bretagne se rattachait avec ardeur à l'espoir d'une. prochaine amnistie, la chambre criminelle préparait donc en secret le dénouement de cette immense procédure. 

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 14:52

Ces faits sont de la première moitié de novembre 1719. Le conseil de guerre tenu par les conjurés au Pontcallec avait été fort sérieux : on y avait agité la question de savoir lequel valait mieux, -ou de lever de suite au grand jour le drapeau de la guerre, sans plus attendre la venue des Espagnols, sur qui pourtant l'on comptait toujours, -ou de continuer la tactique suivie jusqu'alors qui était de se mettre hors d'atteinte des troupes du Régent sans engager le combat, en réservant toutes ses forces et tous ses moyens d'action pour le moment où viendraient les Espagnols. Ce dernier parti prévalut, malgré quelques protestations en faveur de l'autre, dont les plus vives furent celles de M. de Montlouis...C'est à ce sujet que Pontcallec lui adressa l'instruction suivante, en forme de lettre, où tout en blâmant un peu son imprudence, il semble tout prêt lui-même à soutenir Montlouis dans la voie où il s'élance. Lettre que M. de Pontcallec a fait écrire de la main de MM. de Leselay frères, adressée à M. de Montlouis. « Suivant la résolution que vous avez prise, Monsieur, d'assembler une troupe de trois cents hommes que l'on m'a dit être chez vous, il me semble que vous ne deviez pas rendre la chose si publique, et qu'il auroit été plus à propos d'entretenir (ces hommes) séparément dans des villages, pour vous en servir dans l'occasion de la descente de la flotte, au lieu qu'à présent vous n'avez plus qu'un parti à prendre, qui est celui d'agir par un coup de main ; car vous ne devez pas douter que le maréchal, sachant le lieu de votre assemblée, ne vous fasse charger incessamment. Pour obvier a un inconvénient si triste, je ne vois plus sûr que celui de tomber incessamment sur les quartiers du Faouët, de Carhaix et de Quimper, où il n'est resté que deux compagnies, les autres cinq ayant été envoyées à Brest. De Quimper vous pourrez replier sur Quimperlé, sur Hennebont et sur Lorient, où vous trouverez de l'argent assez. M. du Couador, qui demeure dans Plemeur et que vous ferez avertir auparavant, vous servira grandement dans cette expédition. Il ne faut pas oublier de faire sonner le tocsin de gré ou de force dans toutes les paroisses qui se trouveront sur votre chemin, de ville en ville. Il faudra permettre un peu le pillage à vos gens sur les maltôtiers et gens d'affaires et vous saisir de leurs caisses pour la subsistance de vos troupes, et avoir grande attention qu'il ne soit fait aucun préjudice ni tort aux habitants et paysans de la campagne, bourgs et bourgades où vous passerez, excepté contre ceux que vous trouverez en armes pour s'opposer à vos desseins. Il faudra faire bon quartier aux soldats qui voudront prendre parti avec vous, et il ne sera pas hors de propos de faire courir des billets dans leurs garnisons pour les avertir qu'ils seront bien reçus et payés à huit sols par jour. Il ne convient pas de faire quartier aux officiers, excepté à ceux du premier rang pour nous servir de cartel en cas de besoin. Je ne doute pas qu'une action si hardie n'ait un lion succès, étant conduite avec prudence et hauteur ; car il est certain que vous n'aurez pas fait dix lieues en armes, pillé quelques villes et battu quelques troupes, que vous vous verrez accompagné de plus de dix mille hommes, ce qui sera suffisant pour tenir en bride les troupes du maréchal jusques à l'arrivée de la flotte, dont il ne sera pas difficile alors de favoriser la descente ; n'oubliant pas, lorsque vous marcherez à votre expédition, de faire avertir les autres évêchés, qui ont touché de l'argent pour lever du monde, de venir se joindre avec ce qu'ils en auront. Je crois, dans la situation où vous êtes, que ce projet est faisable. Sinon, il faut congédier vos troupes, ce qui me paroît d'autant plus risquant pour vous que le maréchal est informé de votre assemblée. Ainsi vous ne pourrez parer cette imprudence que par un coup hardi et hasardeux, dans lequel, au fond du compte, vous ne risquez pas tant qu'en posant les armes. Consultez entre vous. MM. de Talhouët et du Coëdic sont gens de service, qui pourront conjointement avec les autres voir ce qui sera bon à faire dans l'occurence présente. » Ce plan n'était pas mauvais, et un ou deux mois plus tôt il eût réussi ; maintenant il venait trop tard. Toute la province était, à la lettre, encombrée de troupes, bien plus que ne le croyait Pontcallec, et le maréchal, informé que le départ des autres chefs avait mené les conjurés à concentrer toutes leurs forces de résistance, sous les ordres de Pontcallec, dans l'évêché de Vannes, y concentra pareillement tout ce qu'il avait de troupes, et les disposa de façon à cerner en quelque sorte les bandes insurgées d'une muraille de régiments. Ainsi enveloppés de toutes parts, et perdant enfin l'espoir de cette trompeuse flotte d'Espagne dont l'attente les avait si fatalement abusés, tous les conjures comprirent avec une douleur poignante que la lutte était devenue absolument impossible.

 

 

Pontcallec

 

Montlouis en versa des larmes de rage, mais il le sentit lui-même, et après quelques escarmouches insignifiantes, toutes les bandes furent licenciées, et leurs chefs ne cherchèrent plus que des cachettes capables de les soustraire aux sbires de M. de Montesquiou. Quelques-uns furent pris; d'autres, comme Talhouët, se rendirent sur promesse d'avoir la vie. Mais le maréchal estimait n'avoir rien fait, tant que le marquis de Pontcallec n'était pas en son pouvoir. Il lança donc contre lui une colonne de quatorze cents hommes de troupes choisies et plusieurs grosses escouades de maréchaussée, le tout aux ordres de M. de Mianne, commandant du château de Nantes; il promit même un brevet de brigadier des armées du Roi à qui pourrait livrer le marquis mort ou vif, -et le marquis continua d'échapper à ses poursuites, grâce au dévouement reconnaissant et sympathique des braves laboureurs et de tous ceux qui n'ont ni biens ni rentes, dont il avait voulu alléger le fardeau. Quant à M. de Pontcallec, il était insaisissable. Dans tout le pays de Vannes, et surtout dans les cantons de Guémené et d'Hennebont, le marquis trouvait autant d'asiles que de manoirs et de chaumières, autant d'amis que d'habitants, autant de dévouements que d'amis. Pour affaiblir le nombre ou l'ardeur de ces dévouements, la Chambre Royale, qui siégeait alors à Nantes, rendit, le 29 novembre 1719, un arrêt portant que quiconque donnerait asile à un conjuré ou même seulement s'abstiendrait d'en dénoncer la présence sitôt connue, serait déclaré complice de la conjuration et passible des plus grosses peines. Mais cette menace ne put rien contre tant d'amitiés généreuses, et le marquis continua de trouver partout de sûrs asiles. A la fin pourtant il fut trahi, mais non par ses hôtes, non point par les paysans : -Un paysan ne l'eût pas trahi, dit le chant populaire, quand on lui aurait offert cinq cents écus! -Il fut trahi par un gueux de la ville, qui le connaissait pour avoir mainte fois sans doute reçu l'aumône de sa main. En faisant une tournée de quête sur les champs, ce misérable vint frapper à la porte du presbytère de Lignol, qui, comme celles de tous les presbytères de Bretagne, ne restait jamais fermée à de pareils hôtes. C'est là que se tenait alors M. de Pontcallec, caché sous le grâcieux costume des paysans de Guémené. Le mendiant le vit dinant avec le recteur, le reconnut à travers son déguisement; et peu de temps après le vendit, pour quelques pièces d'or, à une escouade de dragons qui battait la campagne. En un instant les dragons sont à Lignol, et le presbytère investi, envahi, fouillé. Le recteur, M. Croizer, avait caché dans son lit M. de Pontcallec ; bientôt on l'y a découvert; mais d'un bond, le marquis se redresse, s'élance, s'arme de deux pistolets qu'il avait à sa ceinture, et menaçant les assaillants s'apprête à vendre chèrement sa vie. A cette vue le bon vieux prêtre, le pauvre recteur tremblant se précipite à ses pieds, le supplie avec des larmes, au nom de Notre Sauveur, de ne pas verser le sang : Pontcallec jette ses pistolets et se livre. On le conduisit, ainsi que le curé de Lignol, d'abord au Guémené et ensuite au château de Nantes, où nombre de prisonniers se trouvaient déjà renfermés : car on arrêtait alors, dit Robien, des gens de tous états sur la moindre dénonciation, et en de pareilles circonstances on sait combien de haines privées, basses, lâches, inavouables, s'empressent de se soulager sans péril, sous le masque d'un zèle outré pour le bien de l'Etat. L'arrestation de Pontcallec eut lieu environ la mi-décembre 1719.

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 13:40

Le cabinet espagnol, alors aux prises avec de graves embarras qui sortent de notre sujet, fit de son mieux pour remplir ses engagements envers les Bretons. Sur les instances de Mellac, il arma une escadre de sept vaisseaux, qui devaient porter sur les côtes de la Bretagne un premier corps d'armée de deux mille hommes et un subside de soixante mille pistoles. Cet armement, préparé à La Corogne, sortit du port de Santander, en Biscaye, au milieu du mois d'octobre 1719. Le plus fort des bâtiments, d'environ cinquante canons, ayant sur les autres une avance notable, doubla sans peine le cap de Santander et prit aussitôt sa route vers la Bretagne; il portait les soixante mille pistoles, trois cents hommes de troupes, et M. Hervieux de Mellac, qui revenait avec ses amis de Bretagne partager les périls de l'entreprise. Pour les six autres navires, quand ils furent venus au point de doubler le cap de Santander, un vent contraire qui se leva en soufflant avec furie les en empêcha absolument, et les contraignit de rentrer au port. Quoique contrarié aussi par ce vent, le premier bâtiment continua sa marche et arriva en vue des côtes de Bretagne du 20 au 25 octobre (on ignore la date précise), S'approchant avec prudence et ayant mis pavillon en berne, il jeta l'ancre sous la pointe Saint-Jacques de Ruis : là, un marinier de cette côte (du nom de Sébastien Lappartien) vint prendre dans sa barque les sacs de pistoles et un grand paquet de papiers, passa le tout à terre et le déposa au manoir de M. de Lantillac, situé dans ces parages, où M. de Lambilly, averti, se trouvait précisément pour recevoir l'argent, en sa qualité de trésorier de la confédération bretonne : et l'ayant emporté de suite, crainte de surprise, il en fit promptement la répartition entre les commissaires ou chefs des divers évêchés, aussi bien que des pièces contenues dans le paquet de papiers, qui, suivant une indication de Lémontey, eussent été des commissions délivrées au nom du roi d'Espagne, régent de France ; mais il est bon de dire qu'on n'a vu nulle part, pas même, je crois, au procès -les originaux de ces commissions. Allégé de ses pistoles, le vaisseau espagnol remit à la voile, tirant vers le nord-ouest, et entra à la nuit dans ce gros bras de mer appelé la rivière de Crac'h, où il devait débarquer ses hommes, au coeur du pays d' Aurai. Ce n'est pas sans dessein, vraiment, qu'on avait choisi pour débarquer cette contrée rude et vaillante, où les plus généreuses causes ont trouvé dans tous les temps leurs plus énergiques soutiens. La cause bretonne y comptait de nombreux partisans, grâce surtout à l'influence de M. Le Gouvello, établi tout près d' Aurai en son château de Kerantré, et fort aimé de toutes les classes de la population ; aussi avait-il promis de faire soulever ce pays, et pris soin de former à Aurai même, chez un marchand appelé Martinière Gravé, un dépôt de munitions de guerre destiné à armer les habitants. De son côté, Coué de Salarun , voisin de Gouvello, s'était engagé de tirer de la paroisse de Crac'h, lorsque paraîtraient les Espagnols , assez de chevaux pour monter la cavalerie de la colonne d'expédition ; et comme son manoir de Kergurioné était justement situé au bord du bras de mer ou grosse rivière qui prend son nom de cette paroisse, c'est là que le vaisseau espagnol vint débarquer de nuit ses trois cents hommes, qui se tinrent cachés, dit Robien , dans un landier derrière le jardin de M. de Salarun. Ils comptaient y attendre la venue des six autres bâtiments portant le reste des deux mille hommes, dont ils se croyaient suivis à quelques jours de distance. Ils virent arriver, en place, dès le lendemain matin, une petite frégate espagnole expédiée directement de la Corogne par Albéroni, pour avertir les Bretons que le Régent venait de découvrir toute la conjuration et de former, pour en connaître, une Chambre Royale (dont l'établissement n'était point encore public), en sorte qu'étant inutile d'exposer pour une cause perdue d'avance les troupes ni les pistoles de l'Espagne, le commandant de la frégate ( un Irlandais appelé Nagle) avait ordre d'empêcher le débarquement ou de procurer le rembarquement des unes et des autres. Il fit donc remonter les troupes sur leur navire, qui toutefois ne retourna point de suite en Espagne et se tint quelque temps sur la haute mer, vers Belle-Isle, à portée de la côte bretonne ; mais il fut impossible de ravoir l'argent, et Nagle, en essayant de remplir cette partie de sa mission, fut au contraire arrêté quelques jours après. Ce bruit de la découverte du complot, transmis par Albéroni, ne reposait que sur l'établissement de la Chambre Royale et sur une grossière connaissance des révélations du sieur Roger. Pourtant ces révélations , quoique importantes, étaient loin d'être complètes, puisqu'elles n'avaient fourni au maréchal aucune lumière capable de lui inspirer la moindre mesure de précaution contre le débarquement des Espagnols, qui s'était fait sans nul obstacle dans la rivière de Crac'h et qui n'en eût pas éprouvé plus, si les sept navires fussent arrivés tous ensemble au but de leur expédition. Au lieu de faire cette réflexion sur l'avis donné par Albéroni , M. de Salarun perdit entièrement la tête, jugea tout connu et tout perdu, et que la seule voie de salut encore ouverte pour lui était d'aller de suite dénoncer l'approche du secours espagnol à l'autorité, à qui d'ailleurs il pensait bien ne rien apprendre mais simplement marquer sa bonne volonté et son repentir. Il se rendit donc à Vannes dès le lendemain matin, comme les trois cents Espagnols venaient de se rembarquer, et vint déclarer de vive voix au sieur du Quilio, lieutenant du prévôt des maréchaux, que les ennemis du Roi étaient à la côte; nouvelle qui fut de suite expédiée à Rennes par ce lieutenant, auquel Salarun la confirma l'après-midi dans un billet en ces termes : Ce que je vous ai dit ce matin n'est que trop vrai, mais il n'y a que deux mille livres ; entendant par deux mille livres deux mille hommes, car on croyait toujours que les six autres bâtiments étaient sur le point de paraître. Quand le courrier expédié par Du Quilio fut à Rennes, le maréchal était au château de Laillé, et quand il fut à Laillé, le maréchal était à la chasse, d'où il ne revint qu'au bout de plusieurs heures, ce qui mit du retard dans les ordres et l'exécution des mesures.

 

 

Château de Laillé

 

Enfin le maréchal revenu à Rennes, en fit partir aussitôt son neveu, le comte de Montesquiou, chargé de ses instructions, qui arriva à Vannes le 31 octobre 1719 et se rendit ce jour même, à la tête du régiment de Champagne, du côté de Quiberon, où M. de Salarun lui avait dit que devait se présenter la flotte espagnole. Mais c'était une feinte de celui-ci, qui un peu remis de sa première panique et en découvrant maintenant les tristes suites, voulait du moins en mettre à couvert les plus compromis des gentilshommes; en sorte que, pendant la course inutile du comte de Montesquiou à Quiberon, il faisait monter à Locmariaker dans une de ses barques les principaux chefs des conjurés, entre autres, MM. de Bonamour, de Lambilly Hervieux de Mellac, de Boisorhant, de la Berraye, en les suppliant de se rendre au plus vite jusqu'en Espagne. Tel n'était point cependant le dessein de ces gentilshommes, qui espéraient rencontrer à la hauteur de Belle-Isle la flotte d'Espagne enfin rassemblée, et la déterminer à revenir avec eux débarquer les deux mille hommes sur la côte bretonne, où se seraient trouvés alors, pour les recevoir, non-seulement les conjurés du pays d' Aurai, mais toutes les bandes de la division de M. de Pontcallec, qui était resté à terre. Mais arrivés à Belle-Isle, ils ne virent rien ; et comme ils étaient poussés du nord au sud par un vent violent auquel ils attribuaient le retard de la flotte, ils se laissèrent porter de plus en plus vers la côte d'Espagne, et finirent par arriver, sans d'ailleurs rien découvrir, jusqu'au port de Santander, où seulement ils connurent la vérité, qui était assez étrange. En effet, les six vaisseaux portant le reste du secours étant, comme nous l'avons dit, rentrés dans ce port après de vaines tentatives pour en doubler le cap, avaient mis leurs troupes à terre, qui, deux ou trois jours plus tard, lorsque l'on voulut les rembarquer, le vent étant moins mauvais, s'y refusèrent absolument, se mirent en état de révolte, et enfin ne purent être contraintes à l'obéissance : si bien que ces six vaisseaux, tant espérés en Bretagne et dénoncés même par Salarun comme prêts à toucher la côte, n'étaient jamais sortis de Santander. Pourtant les conjurés restés en Bretagne n'avaient point encore cessé de les attendre; aussi Mellac, Lambilly, Bonamour et les autres venus avec eux en Espagne, travaillèrent ils de toutes manières pour obtenir enfin l'envoi de ce trompeur secours : nous dirons un peu plus loin quel fut le succès de leurs efforts. Cependant le maréchal se décida à aller rejoindre son neveu, et partit de Rennes pour Vannes le novembre 1719, escorté seulement de quatre ou cinq gardes. Quelques conjurés en ayant été instruits, conçurent aussitôt l'idée de l'enlever en route, de le conduire au château de Sucinio dans la presqu'ile deRuis, de mander de là au Régent qu'ils allaient pendre leur prisonnier à un créneau et puis passer en Espagne, si on ne leur expédiait de suite une amnistie générale. Ils firent prévenir en hâte leurs amis et donner un rendez-vous où ils comptaient être soixante-douze; ils y furent seulement dix-huit, ce qui toutefois eut suffi pour faire le coup, si Montesquiou, depuis son départ de Rennes, n'avait pas été rejoint par un gros détachement de dragons : et c'est là ce qui fit manquer l'entreprise. Le maréchal, arrivé à Vannes le soir des Morts (2 novembre 1719), entra dans cette ville aux flambeaux, au milieu d'un formidable cortège de dragons, de cuirassiers et de cavalerie de toute sorte. « Cette entrée lugubre, dit Robien, paraissoit annoncer quelque chose de sinistre; aussi n'entendoit-on pas souffler. » Il fit faire en effet dès le lendemain plusieurs arrestations, et garnir la côte do troupes, de Vannes au Port-Louis; car il continuait encore à craindre la venue du secours espagnol, que les conjurés de leur part continuaient d'espérer et se préparaient à accueillir de leur mieux, entretenant de tous côtés des bandes de partisans, chacune d'un petit nombre d'hommes, faciles à dissimuler et disséminer, mais faciles aussi à réunir en un corps au premier signal. Par suite du passage en Espagne de Mellac, Boisorhant, Bonamour, Lambilly, etc., Pontcallec se trouva être à peu près le seul chef actif resté dans l'évêché de Vannes, où la lutte semblait se devoir concentrer. Il donna à M. Le Gouvello de Kerantré la charge de trésorier-général vacante par le départ de M. de Lambilly, et s'adjoignit pour lieutenant principal M. de Montlouis, comme on le voit par ce passage d'une lettre qu'il lui écrivait alors : « Kerantré m'a dit qu'il vous avoit laissé quatre mille livres pour égaliser dans l'évèché de Quimper , et que j'en prendrois cent pistoles pour lever du monde. J'ai cent hommes dans ma forêt, et autant de chez moi que je paierai à huit sols par jour. Faites-en de même , et donnez vingt pistoles à chacun des gentilshommes de vos cantons, comme Talhouët, du Coëdic, etc. » Montesquiou , cependant, ne voyant point paraître la flotte espagnole et jaloux d'utiliser tant de régiments entassés dans la province, tourna tous ses efforts contre ces bandes ; mais le difficile était de les joindre, et de saisir un ennemi prompt à se dissiper, voire à s'évanouir au fond des bois dès qu'il se sentait menacé, et non moins prompt à reparaître aussitôt que les lourds dragons, las de leurs caravanes à travers les fondrières de Basse-Bretagne, avaient repris tout harassés le chemin de leurs cantonnements. Un jour, par exemple, on vient annoncer au maréchal que le marquis est à son château avec une petite détachement qui s'élance, pas accéléré ... et ne trouve plus personne. Quelques jours après, on revient ; cette fois la nouvelle est sûre : le marquis est bien chez lui non point à la tête d'une simple bande mais d'une petite armée, plus de six cents hommes, et avec tous ses amis ; ils tiennent même en cet instant un conseil de guerre ; on les voit, ils ne se cachent point, il ne faut pour les surprendre qu'un gros corps de troupes. Le maréchal envoie de Vannes tout un régiment. Peine perdue : le régiment venu, le château est vide ; seulement la forêt ne l'est pas. On laisse au château une garnison, mais quoique la forêt touche le château, on n'ose pas même la sonder, et les conjurés y bravent en paix les dragons.

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 09:46

 

L'un des principaux était un certain marquis de Langey, lieutenant colonel d'un régiment de cavalerie cantonné à Ploërmel (car toute la Bretagne regorgeait de troupes) qui, deux mois auparavant, avait écrit audit Montesquiou ces lignes inqualifiables : « Je vous conseille de veiller sur le comte de Rieux. Tout mon parent et mon ami qu'il est, je crains qu'il ne soit assez malheureux pour déplaire à Son Altesse Royale, à qui je sacrifierais mon fils s'il étoit coupable .» Ame vile et servile, née pour un métier tout autre à coup sûr que le noble métier des armes ! Aussi, Langey était-il, dit Lémontey, particulièrement chargé par le maréchal des mesures répressives. Le maréchal devait aimer un tel être. Un jour pourtant, le 22 septembre 1719, cet estafier (je parle de Langey) faillit vilainement à sa fortune : tout près de saisir d'un seul coup tous les chefs de la confédération bretonne chez M. le comte de Rohan, au château du Pouldu, il les laissa échapper, le maladroit! Voici un curieux récit de cet épisode, que m'a bien voulu transmettre mon ami M. de Bréhier, comme il l'a recueilli de la bouche d'un vénérable vieillard plus qu'octogénaire, M. de la Goublaye, actuellement vivant, qui le tient lui-même de son grand-père, engagé dans la conspiration de 1719 et spécialement compromis dans la surprise du Pouldu. Les conjurés qui voulaient s'entendre avec M. de Rohan pour l'organisation du complot, se rendaient ordinairement au Pouldu cachés sous le costume des paludiers de Guérande, blouse blanche, bragou-bras, guêtres de toile, chapeau retroussé. Devant eux ces prétendus sauniers poussaient des mules chargées, mais dont les sacs au lieu de sel contenaient de l'argent, de la poudre, ou des armes. Ces fréquentes allées et venues finirent par être remarquées : qu'avait à faire de tout ce sel M. de Rohan, qui grand seigneur par son nom ne l'était pas par sa fortune, et eût pu mettre au charnier tous les pourceaux de son fief et de son arrière fief sans faire seulement baisser d'une manière sensible cette montagne saline, que chaque jour, dans leurs sacs, lui portaient les bragou-bras ? Tout ce manège inspirait donc les plus grands soupçons à la police du Régent ou, si l'on veut, de M. de Montesquiou, qui le surveillait activement. Et un jour que la famille de la Goublaye, -qui habitait le manoir de Trevrat, peu éloigné du Pouldu, -devait venir dîner chez son illustre voisin, afin de se réunir aux autres conjurés qui avaient passé la nuit au Pouldu, un mendiant entre tout essoufflé, et s'adressant à M. de Rohan : -Vous attendez donc bien du monde à dîner aujourd'hui, Monsieur ? -Hé non, répond celui-ci, je n'attends que les habitants de Trevrat. -Quels sont donc, reprend le mendiant, les nombreux cavaliers qui défilent en ce moment sur la lande du Pouldu, et s'avancent, le sabre au poing, vers ici ? -Les hoquetons ! s'écrie aussitôt M. de Rohan, les hoquetons !... Alerte ! sauve qui peut ! -Prévenant donc aussitôt tous les conjurés logés sous son toit de pourvoir à leur sûreté, il jette une bourse au mendiant, lui ordonne de se dépouiller de ses guenilles, et ayant lui même jeté ses habits s'affuble de cette défroque. Pendant ce temps, le mendiant en chemise et les gentilshommes s'enfuyaient de tous côtés à travers champs. Quant à M. de Rohan, qui était resté le dernier pour détruire des papiers compromettants, gardant sous son déguisement tout son sang froid, il n'eut que le temps de se jeter sur un fumier de la basse-cour, moment où les soldats entraient par le portail extérieur, sans même faire attention à ce pauvre malheureux couvert de sordides haillons. Circonstance qui lui donna toute facilité pour fuir et s'aller cacher dans le clocher de l'église de Guéhenno, où il resta plusieurs jours nourri par le curé de cette paroisse.

 

 

Les sbires de Montesquiou ayant à la fin perdu sa trace, il parvint à gagner Saint-Malo, d'où il passa en Angleterre et de là ensuite en Espagne. Cependant les soldats, furieux d'avoir laissé échapper leur proie, se mirent à piller le manoir, burent tout le vin de la cave, et dans leur ivresse, finirent , dit-on, par miner les fondements et raser les bâtiments. A ce moment, un gentilhomme nommé M. de Kervasy, qui habitait tout près du Pouldu le manoir de la Porte-Camus, et connu dans tout le pays pour ses espiègleries souvent un peu fortes (dont le souvenir est même venu jusqu'à nous), instruit de la parfaite ivresse des dragons, jugea la circonstance favorable pour essayer de leur servir un plat de son métier. S'étant donc armé d'une faux emmanchée à revers, il vint, avec son valet Jean Le Merle armé de la même façon, et se dirigea vers les chevaux des hoquetons pour leur trancher les jarrets ; malheureusement les chevaux étaient bien gardés par les plus sains de la bande, qui se mirent en nombre à poursuivre Kervasy et Le Merle. Kervasy leur échappa, grâce à son agilité extraordinaire, qui lui permit de sauter d'un bond par dessus le trop plein de l'étang du Pouldu ; mais Jean Le Merle ayant voulu sauter de même, tomba dans l'eau et fut pris. Traduit plus tard devant la Chambre Royale, il refusa constamment de rien dire sur son maître et prétendit s'être armé d'une faux pour se défendre des chiens enragés, dont plusieurs battaient alors le pays, et avaient même mordu un homme qui mourut de la rage et fut enterré peu de jours seulement avant la surprise du Pouldu, comme l'attesta le curé de Guéhenno par une déclaration qui fit rendre la liberté au brave Le Merle. 

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 07:30

Devant une telle disposition des esprits manifestée par de tels symptômes, force fut d'interrompre absolument la levée des deniers publics dans tout le pays de Guérande, de Blain et de la Roche-Bernard, jusqu'à ce qu'on eût pris de nouvelles mesures. La première dont s'occupa l'intendant fut l'organisation de l'espionnage. Il adressa même à M. Mellier quelques lettres bien senties qui ne sont pas sans intérêt : « Vous m'avez donné, Monsieur, -lui écrivait-il le 13 juillet 1719 plusieurs éclaircissements sur les assemblées des gentilshommes, sur les vues qu'ils ont pour les Etats prochains, sur les discours séditieux qu'ils tiennent. Mais il seroit bien à souhaiter de pouvoir découvrir les véritables ressorts de tous les mouvements qui paroissent en cette province. Quelques précautions que puissent prendre ceux qui y ont part, il est bien difficile qu'il ne s'en trouve pas quelqu'un susceptible d'intérêt ou de quelque autre récompense. Voyez, je vous prie, si vous ne pourriez point en faire sonder quelqu'un, de ceux qui sont au fait des intentions de la noblesse tumultueuse, et si, par argent ou autrement, on n'en pourroit point gagner qui pussent nous éclaircir au vrai de ce que contient l'écrit que l'on fait signer. Il seroit nécessaire pour cet effet de s'adresser à quelqu'un d'entendu, qui pût s'introduire dans les assemblées particulières et rendre compte de ce qui s'y passe. Je ferai volontiers les premiers fonds de ce qui sera nécessaire pour ce sujet, et je puis assurer que l'on accordera récompense à celui ou à ceux qui donneront des éclaircissements certains sur ce qui se trame. Huit jours plus tard, il y revient dans une autre lettre (du 20 juillet 1719) ; il a presque trouvé son homme : «Puisque le chevalier de P... est repentant de la conduite qu'il a eue aux Etats derniers, ne pourrait-on point se servir de lui pour savoir ce qui se passe dans la Noblesse , en lui faisant entendre que ce seroit le moyen, non-seulement d'obtenir le rétablissement de ses pensions, mais même de lui faire avoir quelque emploi dans le service ? C'est un garçon de valeur, qui seroit touché d'obtenir quelque emploi en pied. C'est dommage qu'il soit adonné au vin, car on ne peut compter sur sa prudence. Sans cet inconvénient on pourroit le flatter, par des principes d'honneur, de rendre service de la manière dont il convient qu'un officier s'en acquitte (').... Il eût été à souhaiter que la servante qui était chez M. le chevalier de Montebert eût pu retenir quelque chose de ce qui se dit... Je vous prie de donner toujours vos soins pour lâcher de gagner quelque gentilhomme ou autre , qui puisse donner des avis de ce qui se trame : ils pourront compter sur le secret. Les idées que vous avez, d'envoyer ici quelque gentilhomme qui sache la langue espagnole et quelque homme d'esprit qui contrefasse le marchand de fusils , sont assez bonnes : je les proposerai (à la cour) ». Pourtant, à force de chercher, l'intendant crut enfin avoir trouvé un bon expédient, et il en fit part de suite à son bon ami Mellier : « Comme je crois (lui écrit-il le 3 août) qu'il seroit fort à propos d'approfondir si effectivement M. de Bonamour cherche à engager des soldats, j'ai prié un officier intelligent d'aller faire une tournée, et de lâcher de découvrir la vérité de plusieurs faits , tant de ce qui s'est passé à Guérande et au Croisic, qu'à la Roche-Bernard ; et comme il ne faut pas qu'il paroisse d'avoir une conférence avec vous. Je lui ai dit une partie de ce qui s'est passé; vous lui donnerez vos conseils. Je compte qu'il arrivera dimanche au soir à Nantes.»

 

 

Gérard Mellier

 

En outre, quelques jours après, M. de Brou ordonnait d'envoyer de Nantes à Guérande une grosse brigade d'archers de la maréchaussée, pour appuyer par la force le recouvrement, non plus de l'impôt ordinaire, mais du double et du quadruple de la taxe primitive, car c'est là maintenant ce qu'on prétendait tirer, comme punition, des récalcitrants. Cette maréchaussée était aux ordres d'un lieutenant de prévôt, appelé Le Camus, sur qui l'intendant faisait grands fonds : « De la manière dont vous me parlez des dispositions du sieur Le Camus (écrivait-il à Mellier, le 13 août), je suis persuadé qu'il ne rencontrera point de résistance. Il m'a paru jusques à présent que l'on étoit fort méchant en paroles dans cette province, lorsque l'on ne voyoit personne devant soi ; mais que le caquet se rabattoit beaucoup lorsque l'on trouvait de la résistance. » Et dans une autre lettre au même, du 15 août : «J'ai de la peine à croire que, si le sieur Le Camus marque un peu de fermeté, on s'oppose à ce qu'il exécute sa commission. » Mais, deux jours après pourtant (le 17 août) , il faut écrire à Mellier : « Comme j'allais finir ma lettre, arrive (à Rennes) le sieur Le Camus, qui a été obligé de quitter la ville de Guérande, sur ce que toute la noblesse des environs s'assembloit et vouloit faire main basse sur eux. » D'après le récit de ce Camus déconfit, on voit qu'une cinquantaine de gentilshommes, étant entrés dans Guérande, et suivis d'un gros de peuple, s'étaient rendus devant le quartier de la maréchaussée et avaient envoyé de là en parlementaire un prêtre, le prévôt de la collégiale de Guérande, M. de la Botinière, inviter les braves archers à décamper ou à se battre , au choix : qui sans hésiter choisirent le premier. Le pauvre intendant éprouva, le même jour, un autre déboire. Cet officier intelligent que l'on n'a point oublié, en qui M. de Brou avait reconnu de si belles dispositions pour l'espionnage et dont il espérait tant, était revenu le 16 août, de sa tournée, les mains vides ; les conjurés, très-fort sur leurs gardes, l'ayant malgré tout son miel soigneusement tenu à distance. Cette double déception, essuyée en vingt quatre heures, mit hors de lui M. l'intendant, d'ordinaire assez porté par son naturel aux voies de la modération ; et dans le feu de sa colère, il pressa la cour et le maréchal, qui y était encore, d'inonder de troupes au plus vite ce petit pays de Guérande. En effet, du ler au 6 septembre 1719, toute la presqu'île guérandaise se vit envahir et occuper tout d'un coup par neuf compagnies du régiment de Saint-Simon, infanterie, et huit compagnies de cavalerie du régiment de Villars, distribuées en garnison au Croisic, à Guérande et à la Roche-Bernard, à Redon, Blain, Savenay et Pontchâteau. Pendant cette opération stratégique, l'intendant était inquiet ; son courroux une fois tombé, il en redoutait les suites. Un bruit courait que les gentilshommes étaient résolus de s'opposer aux troupes et de leur fermer les portes de Guérande ; que le marquis de Pontcallec était entré dans cette ville à la tête de trois cents hommes, et que M. de Bonamour tenait la campagne dans les environs avec une grosse bande de partisans. Il n'en était rien du tout, et l'installation des troupes s'accomplit sans coup férir. Loin de songer à combattre, M. de Bonamour, MM. du Pouldu et tous les autres conjurés, fidèles à leur plan qui était d'attendre pour agir le secours d'Espagne, avaient au contraire quitté le pays de Guérande et de la Roche-Bernard pour se diriger dans le pays de Vannes et se rapprocher ainsi de la côte où devaient débarquer les troupes espagnoles. M. de Montesquiou de quitter Paris plus promptement qu'il ne comptait. Le 9 septembre, il mettait le pied en Bretagne, il était à Fougères ; le 10, il allait coucher chez le marquis de Coëtquen, au château de Combourg; le 13, il était à Rennes à consoler et assister l'intendant. Mais un bonheur, assure-t-on , ne vient jamais seul ; et aussi, pendant qu'à Rennes M. de Brou se félicitait de retrouver à ses côtés le digne maréchal, son subdélégué à Nantes trouvait enfin ce rare phénix, en vain cherché si longtemps, -le parfait espion, ou si l'on veut, le parfait traitre. Il s'appelait Roger et il habitait Guérande ; j'ai eu lieu de le nommer un peu plus haut. Il était Manceau d'origine et noble par achat, pourvu d'ailleurs de cinq à six mille livres de rente, ami zélé de MM. De Rohan-Pouldu ; avait pris part avec eux à cette expédition du 20 juin, où ils reprirent aux huissiers les bestiaux d'un paysan, et comme il s'y était montré des plus ardents, M. de Brou depuis lors l'avait fait chercher partout, pour l'interroger et au besoin l'arrêter . Un peu inquiet de ces recherches, notre homme s'en était allé au Mans, sous prétexte d'affaires, et de là à Paris; puis se croyant oublié, il avait repris tout doucement le chemin de sa maison. Il était à Nantes sans soupçon, vers le 11 ou 12 septembre, quand M. de Mianne, commandant du château , se le fit amener tout à coup pour l'interroger , et manda au subdélégué de l'intendant, M. Mellier , de venir lui prêter main-forte en cette rencontre. Mellier vint, vit un homme sans caractère, sans courage, qui pour sortir du guêpier semblait disposé à dire tout ce qu'il savait, à trahir tout son parti si on lui faisait bien peur. Le subdélégué fit donc arrêter Roger par M. de Mianne, et se fit de suite donner ordre, par l'intendant, d'interroger le prisonnier en règle...Ce sieur Mellier, natif de la ville de Lyon, subdélégué de l'intendant de Bretagne à Nantes et général des finances, était certainement un habile homme, mais encore plus ambitieux, sans scrupules, sans autre conscience qu'un désir brûlant de percer, d'avancer, d'escalader à tout prix quelque position sociale honorée et lucrative, et jugeant pour réussir tous les moyens bons : cette race de gens n'est point morte. Mêlé inopinément à une affaire d'État, notre honnête subdélégué choisit sa voie sans broncher : sachant comme en pareil cas le beau zèle se paie, il résolut d'en tant faire qu'on ne le pût trop payer, et de ne point perdre si belle occasion de pêcher en eau trouble. Donc il effraya, capta, tourna et retourna si bien son prisonnier, que par beau ou par vilain il en tira les révélations les plus importantes, non-seulement sur les conjurés du pays de Guérande, mais sur la conjuration entière, ses plans, ses chefs, ses agents dans toute la Bretagne. Roger, en un mot, dénonça tout ce qu'il savait, et comme ami de l'un des chefs, M. du Pouldu, il savait à peu près tout. Tous les secrets et projets des conjurés se trouvèrent ainsi, à peu près sans exception, livrés à leurs ennemis. Ce fut une vraie trahison, commise par un lâche sous le coup de la peur, et tout à fait analogue à celle du misérable Querelles, en 1804, dans la conspiration de Cadoudal. Une fois lancé, Roger alla jusqu'au bout de cette voie honteuse ; il demanda même d'être relâché et envoyé à Guérande pour y apprendre ce qui s'était passé en son absence, et le rendre ensuite à Mellier. Mais la police avait de lui maintenant assez de lumières pour s'éclaircir par elle-même de ce qui lui restait à connaître, et jugea avec raison qu'un pareil oiseau bavard était bon à tenir en cage : on l'y garda. Montesquiou tout aussitôt mit à profit ses révélations pour dresser une liste des gentilshommes les plus compromis, auxquels il fit adresser, soi-disant de la part du Roi, des lettres de cachet, où il leur était prescrit de venir à Rennes sur le champ rendre compte de leur conduite au maréchal : ces lettres furent envoyées du 20 au 25 septembre 1719. Quelques-uns des mandés vinrent en effet ; mais onze d'entre eux, les principaux chefs des conjurés, sachant que M. de Montesquiou ne voulait les attirer à Rennes que pour les emprisonner, refusèrent d'obéir. Ce qui prouve qu'ils avaient raison et qui met bien en lumière la bonne foi du maréchal, c'est qu'au moment même où il envoyait cet ordre aux gentilshommes, il en donnait d'autres à ses séides pour faire arrêter ces mêmes gentilshommes chez eux, dans leurs maisons, de suite , et sans même leur laisser le temps de prendre un parti sur les lettres de cachet. Montesquiou, pour de tels ordres, avait au reste de dignes agents.

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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 14:22

La fameuse conspiration qui se produisit en Bretagne en impliquant des aristocrates et des paysans, reposait sur cette situation financière désastreuse à la fin du règne de Louis XIV. Il fallut donc remplir coûte que coûte les caisses vidées par ce train de vie de la Cour de Versailles et par ces guerres qui avaient définitivement ruinée l'économie du royaume, notamment de  la Bretagne. Les Etats de Bretagne réunis à Dinan, ce mois de décembre 1718 refusèrent le don gratuit d'un montant de 2.000 livres exigé par l'intendant de Bretagne. La punition qui suivi fut la dissolution des Etats de Bretagne obtenue par le gouverneur de la Province, le maréchal de Montesquiou, la chose était déjà connue puisque au temps du fameux roi soleil, quand les Etats de Bretagne s'opposaient aux décisions du monarque, celui-ci faisait fermer le Parlement !

 

 

C'est ainsi que l'Association Patriotique Bretonne naquit. Elle comprenait près de huit cents membres et les coûts des céréales ayant littéralement flambé, les mécontentements touchèrent bientôt les contrées de Vitré, de Lamballe... M. de Bonamour fut un des principaux chefs rebelles, mais, l'intendant de Bretagne fut ému d'appendre que monsieur de Rohan Pouldu faisait aussi partie de cette expédition. La flotte espagnole censée aider les insurgés, son débarquement attendu devait avoir lieu à proximité de Vannes. L'association avait demandé au Cardinal Albéroni, l'un des ministres du roi d'Espagne, deux millions d'argent, 20.000 fusils, cinq à six cents hommes et 10.000 écus à distribuer en Bretagne avant ce débarquement (Joël Cornette). Dès le mois de juin 1719 des événements agitèrent la Province de Bretagne : en haute-Cornouaille, entre Goarec et Corlain les paysans refusèrent de s'acquitter de l'impôt c'est ce qui décida l'intendant de Bretagne, M. de Brou à intervenir à Laniscat où il envoya un détachement d'infanterie assisté d'un régiment de cuirassiers. Mais devant l'ampleur du mouvement contestataire, cette force semblait insuffisante. Des faits similaires se produisirent aussi dans le Pays de Guérande et à La Roche-Bernard. Vers le 20 juin, deux huissiers de la Cour des Comptes, escortés d'un exempt de la maréchaussée s'en furent saisir quatre tête de bétail dans l'étable d'un cultivateur récalcitrant afin d'être vendus au cabaret voisin, mais au lieu d'acquéreurs, parut une troupe de paysans et de gentilshommes qui réclama le bétail enlevé et devant le refus des huissiers le reprit de force. Ces faits conjugués à ceux de Guérande ne manquèrent pas d'inquiéter l'intendant qui écrivit le 27 juin au Gouverneur M. le maréchal de Montesquiou -alors absent : « j'ai fort entendu parler de la conduite de M. de Pontcallec contre les affaires publiques, il passe pour être à la tête de plusieurs gentilshommes et s'être trouvé dans l'assemblée qui s'est faite dans la forêt de Lanvaux. Il doit aussi avoir fait faire quantité de bayonnettes et de bâtons ferrés ; mais il s'excuse en disant que c'est pour la chasse aux sangliers. Cependant, il est certain qu'il y a des factions, et des écrits que les gentilshommes signent et promettent sur leur honneur de ne s'en point départir. ». Et l'intendant de poursuivre à M. Mellier, son subdélégué à Nantes : « Par des avis qui m'ont été donnés on regarde M. de Bonamour comme un des principaux chefs du parti. On prétend que c'est lui qui donne les ordres, et l'on assure qu'il a touché de l'argent, par le canal de votre sénéchal de Nantes, pour distribuer à ceux dont il veut s'assurer ; que même, le4 de ce mois -juillet 1719, il doit avoir reçu 6,000 livres, et que, le même jour, il doit être entré dans sa maison quatre grands barils de poudre, et autant de plomb et de balles. On dit aussi que, sous prétexte de faire travailler chez lui, il soudoie une quarantaine d'hommes, qui sont engagés dans le régiment qu'on nomme de la Liberté; qu'un taillandier dans la paroisse de Nivillac, proche son château, travaille toujours à faire des bayonnettes ; qu'il a pris à son service les nommés Trémoret le cadet, Du Lany, le sieur Kerprovost pour sergent, le nommé Henri Mouchet qui a servi sur mer, et qui est celui qui porte les billets de M. de Bonamour dans les maisons des gentilshommes et qui a failles enrôlements, ainsi qu'un nommé Denoul , procureur sans pratique. Tous ces gens-là sont habitants de la Roche-Bernard , qui arrivent à la nuit dans la maison de M. de Bonamour où ils font la garde ; et ils l'appellent leur colonel-général. » 

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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 18:20

Le peuple des villes de Bretagne se distinguait par ses moeurs, ses lois, ses habitudes , de la population des campagnes. Si vous suiviez les côtes pleines de récifs et d'accidents si merveilleux, ces dunes de roches et de sable qui s'étendent depuis Oléron jusqu'à Granville, vous trouviez Nantes d'abord, la célèbre cité de la Loire, la puissante ville qui absorbait le commerce de l'Inde. A ses côtés s'élevait Lorient, le siège de la compagnie et des rajahs de l'Indostan, le dépôt des deux îles Bourbon et de France, nobles soeurs du grand Océan qui se saluaient de leurs coteaux d'ananas et de cafiers, et s'enlaçaient alors inséparables comme le sol de France et la race de Henri IV. Lorient était une ville toute neuve, la propriété d'une seule compagnie de marchands. Après Quimper, venait Brest, l'arsenal de la Manche, la pointe avancée du Finistère, nom bien choisi, car l'Océan baignait les pieds de son vaste port ; si le Portugal était la porte des Gaules (Portus Galliae), le Finistère en était le point extrême (Finis terrae). A l'autre extrémité se déployait Saint-Malo, la ville des corsaires, l'abri des loups de mer qui désolaient le commerce de la Grande-Bretagne. Saint-Malo, si riche, que chaque année ses seuls négociants faisaient porter à la monnaie de Paris 20 à 25 millions d'espèces pour le service du roi, en échange des bons à intérêts et des billets d'État ! Indépendamment des villes des côtes, la Bretagne avait ses cités d'intérieur; Rennes, fière de son parlement, Dinan, le siège des états provinciaux, Laval, et les petites villes féodales de Rohan, Loc-Maria, le patrimoine de quelques vieilles familles du pays. La population des villes de Bretagne était bourgeoise et commerçante, il n'y avait pas le même esprit que dans la campagne toute féodale; une rivalité vive et profonde existait entre ces deux fractions de peuple; on l'avait vue éclater déjà plusieurs fois , et les gouverneurs se servaient de ce moyen pour diviser les forces de la race bretonne; ils n'avaient cessé d'opposer les villes aux campagnes ; ils dominaient facilement les unes par les autres. On se rappelle quelle était la situation de la Bretagne au moment où le projet des états généraux éclatait à Paris. Le régent avait violemment réprimé la résistance des états provinciaux ; il les avait dispersés par la volonté seule de son conseil; le maréchal de Montesquiou reçut l'ordre de réunir des troupes pour réprimer les mouvements séditieux de la Bretagne.

 

 

Le maréchal de Montesquiou

 

Le maréchal de Montesquiou, gouverneur de la province, avait cette rudesse militaire qui faisait tout consister dans l'obéissance aux ordres supérieurs : il occupa les grandes villes, Rennes, Vannes, Redon, Nantes, prohibant spécialement aux nobles de se coaliser sans la permission du roi. Les villes obéirent à ces ordres de la cour; les troupes agissaient pleinement dans leurs murailles; mais les gentilshommes de la campagne, si nombreux et presque toujours en armes, les paysans, leurs vassaux, se résigneraient-ils aussi docilement ? se laisseraient-ils enlever le privilège de leurs états, le droit d'y siéger comme les fils du sol et les enfants de l'antique Bretagne? Partout le cri d'insurrection se fit entendre , et de curieuses recherches m'ont mis à même de pleinement déterminer le caractère et la portée de cette rébellion, à laquelle présidèrent d'abord deux femmes dévouées, les châtelaines de Kaukoe'n et de Bonnamour Le plan de la noblesse et du peuple fut d'organiser une fédération armée pour résister aux violences de la cour. Tout ce 'qui portait un nom de gentilhomme devait prendre part à cette fédération, armée sous peine de perdre son titre, ses armes et sa nationalité de Bretagne ; des commissaires allaient de château en château pour colporter l'acte fédéralif; là, au milieu des bruyères, on exhortait les paysans à saisir les armes au nom de la liberté, et dans de nombreuses libations de cidre, on se promettait la vieille indépendance de la patrie. Quand la fermentation fut à son comble et l'acte fédératif signé, il fallut des chefs militaires pour organiser l'insurrection bretonne : vous comptiez parmi eux les sires de Bonnamour , Montlouis, des cotes maritimes; Pontcallet, d'origine si bretonne, et Rohan-Polduc, un des cadets des Rohan de la grande race. Ces chefs militaires avaient quelque ressemblance avec les camisards ; ils avaient l'enthousiasme de la parole, la ferveur des doctrines. Les nobles convoquaient les vassaux, fortifiaient les antiques manoirs; chacun d'eux prenait une dénomination provinciale; Bonnamour appelait sa troupe les soldats de la liberté; Dugroeskar portait sur son gonfanon : Pour le droit et le bon sens; une organisation secrète donnait un rôle à tous les nobles bretons qui se communiquaient leurs desseins parties signes de convention; et, comme pour exprimer d'un seul mot la pensée de l'insurrection bretonne, on indiquait par les mots entrer dans la forêt, l'adhésion à la ligue provinciale. Toutes les parties de ce projet étaient parfaitement liées entre elles. Le parlement de Rennes était de connivence avec les gentilshommes ; les villes seules et la bourgeoisie étaient dessinées pour le système du roi. Le signal de l'insurrection devait être donné par les Rohan, et au besoin on rappellerait leur vieux droit de souveraineté sur la Bretagne. Une des circonstances qui s'est constamment produite dans l'histoire de la Bretagne, c'est sa liaison intime avec l'Espagne ; sous la Ligue, on voit cette alliance se former, et les Bretons furent encore les derniers à se soumettre au gouvernement de Henri IV. Les gentilshommes bretons étaient le type des esprits actifs et insubordonnés. Au moyen âge, n'était-ce pas en Bretagne qu'avaient paru surtout ces Mauclercs (mauvais clercs), si renommés dans les cartulaires des monastères, alors que les hommes d'armes faisaient gémir le saint lieu sous leurs fatales pilleries? N'avaient-ils pas été le symbole de ces mécréants qui ne voulaient obéir ni à Dieu ni aux hommes? ou bien encore de ces Faust de la science, hommes de doute et d'incrédulité, lesquels, à une époque de croyance et de foi, apparaissaient comme les sorciers et les prédestinés au feu éternel ? Le plan des Bretons était simple : les états se constituaient pour déclarer la province indépendante ; l'acte d'union de la Bretagne à la France ne stipulait-il pas des conditions? le premier article ne déclarait-il pas les privilèges de la province? Si ces privilèges étaient violés , l'acte d'union n'existait plus ; on rentrait, comme par le passé, dans une indépendance absolue : tel était également le sentiment des parlementaires de Rennes ; les savants jurisconsultes invoquaient la clause résolutoire ; quand la condition n'est pas tenue dans un acte, la loi romaine ne prononce-t-elle pas la nullité de l'acte? De là on concluait la légitimité de l'indépendance bretonne et de la fédération des gentilshommes, des états et du parlement; on levait partout des milices agrestes; les bois étaient remplis de braves paysans en armes. Il y avait plus de turbulence que de force réelle ; les chefs ne s'entendaient pas parfaitement entre eux ; il y avait ces jalousies qui, dans les multitudes insurgées et dans les révoltes populaires, mettent toujours la faiblesse du côté des masses ; comment allait-on agir pour assurer l'indépendance bretonne? Le parlement faisait tous ses efforts pour régulariser la sédition ; il organisait la milice par paroisse ; il se mettait d'intelligence avec les autres parlements de France ; enfin, dans le conseil général des gentilshommes, il fut réglé qu'on tenterait des rapports directs avec Philippe V et le cabinet de Madrid. Les Bretons, on l'a déjà dit, étaient très-disposés pour l'Espagne; ils avaient des souvenirs de famille, des relations qui remontaient jusqu'à la Ligue. Le cardinal Albéroni saisit avec un vif empressement les ouvertures qui lui furent faites; la correspondance des nobles bretons et du cabinet de San-Lorenzo est un monument de haute curiosité historique. La province réclame son indépendance absolue; elle veut former un duché indépendant comme au moyen âge, avant la réunion de la Bretagne à la France. Les états de Bretagne appelaient donc le secours de Philippe V, ils se plaçaient sous sa protection, comme leurs ancêtres s'étaient mis sous le sceptre de Philippe II. Cette correspondance se poursuivait par le moyen de quelques nobles bretons qui passaient incessamment de France en Espagne ; M. le duc de Saint-Aignan avait même prévenu le conseil de régence qu'on voyait à Madrid des agents de la Bretagne parfaitement accueillis par le cardinal Albéroni ; on les avait présentés à Philippe V; leur aspect inculte, leur physionomie pittoresque excitaient la curiosité de tout le peuple de Madrid. L'ambassadeur avertissait l'abbé Dubois qu'un traité de se cours avait été stipulé par le roi catholique, et que les Bretons seraient bientôt appuyés par une flotte espagnole partie des ports de Cadix et du Passage. Trois mille Espagnols devaient débarquer dans les havres de la Bretagne ; des armes , des mousquets préparés aux manufactures de l'Estramadure devaient être fournis aux Bretons ; ceux-ci promettaient à l'Espagne de s'unir aux provinces de l'Anjou, du Poitou ; d'envoyer des émissaires à la noblesse de Guienne comme pour réveiller les projets du marquis de Guiscard lors de la révolte des Cévennes. La Bretagne se trouvait gouvernée par Pierre d'Artagnan de Montesquiou, maréchal de France, issu de ces antiques Montesquiou, héritiers du vieux Clovis, comme le disait le sire de Montesquiou, qui devint duc d'Athènes au temps de Ville-Hardoin ; c'était un de ces caractères durs dans leurs volontés, un de ces bras de fer qui depuis l'âge de quinze ans servaient aux drapeaux ( il en avait alors soixante-quatorze) ; ce n'était pas un homme aux molles résolutions, et on l'avait délégué tout exprès en Bretagne, parce que la cour savait le caractère remuant de la population. A la première tentative de révolte, le maréchal avait demandé des troupes à la régence ; la Bretagne n'avait que quatre régiments incomplets, et celte vaste étendue de terrain, coupée de bois et de retraites solitaires, exigeait pour la répression un développement de forces considérables; vingt mille hommes s'étaient immédiatement rassemblés à la nouvelle de la résistance t\es Bretons ; on les organisa en compagnies mobiles; les dragons, qui avaient si admirablement secondé le gouverneur du Languedoc lors de la révolte des Cévennes, furent les troupes qu'on employa le plus vivement dans cette guerre de défilés et des paroisses réunies au son du tocsin. On organisa un système de police militaire et des chemins stratégiques dans la province, de telle sorte qu'on sut les routes et les lieux les plus sauvages où se réfugiaient les insurgés. Le pouvoir des états et du parlement fut suspendu. D'après les ordres exprès du régent, on forma une commission de justice pour poursuivre et juger les Bretons soulevés. Le projet de M. d'Argenson sur la nécessité de constituer une cour martiale repose surtout sur l'impossibilité d'obtenir des condamnations émanées du parlement de Rennes ; évoquerait-on la cause aux parlements voisins ? M. d'Argenson déclarait que le même esprit de résistance animait toutes les cours; elles étaient sous des impressions fâcheuses ; les parlements faisaient partie, en quelque sorte, de cette coalition fédérative qui embrassait le royaume. La nécessité d'une commission était indispensable, si l'on voulait en finir avec l'indépendance factieuse de la Bretagne ; cette commission fut en effet constituée à Rennes pour juger les rebelles. Pendant ce temps, l'insurrection n'était point apaisée. Des chefs, nobles bretons, prenaient les armes au nom de la nationalité : parlerai-je du généreux Pontcallet et de Montlouis, jeune homme aux cheveux roux et flottants comme la race bretonne, telle que vous la voyez encore dans ces tristes et solitaires herbages? Que dirai-je de Talhouet, de Coedic, aussi antiques que les rochers druidiques de la province? Et le brave Ducourdic, l'actif Hervieux de Mélac, l'agent le plus dévoué de cette grande résistance de la Bretagne, au nom et au profit de la liberté provinciale ! Tous ces hommes simples cultivaient la terre de leurs mains calleuses ; ils appartenaient à la noblesse primitive, ils étaient sympathiques avec les paysans et le peuple armés contre ces soldats royaux qui envahissaient la Bretagne. Le tocsin avait sonné aux paroisses; des bandes s'étaient partout formées; on pillait les caisses des recettes et impôts ; on bouleversait les greniers à sel et les bureaux des fermes. Des commissions furent délivrées au nom de Philippe V, régent de France ; les forêts se remplissaient d'une multitude de partisans, et les châteaux servaient d'asile militaire à cette noblesse et à ces paysans.

 

 

Pouvaient-ils réussir dans leur projet ? avaient-ils quelque chance de s'emparer des villes? Indépendamment des fortes et nombreuses garnisons, la bourgeoisie n'était pas pour la guerre civile, elle avait haine des hommes agrestes des campagnes; elle les repoussait, parce qu'elle n'était pas de la même race de la terre et du sol. La bourgeoisie des villes était presque toute étrangère. Il y eut aussi quelques trahisons déplorables parmi les gentilshommes ; les Bretons étaient énergiques, mais simples ; ils n'apportaient que leur vie pour défendre la nationalité ; ils ne se doutaient pas qu'à côté d'eux il y avait souvent des traîtres qui jouaient le dévouement à la cause provinciale, et vendaient tous leurs secrets au maréchal de Montesquiou. La plupart des chefs bretons furent déplorablement livrés par quelques-uns de leurs frères ; on se servit des haines de famille ; l'argent répandu par la cour corrompit les âmes ; le noble, fier et dévoué à la province, se sacrifia seul pour tous ; il y eut quelques combats partiels, mais la force militaire des régiments réguliers vint à bout des chefs de l'insurrection. Le maréchal de Montesquiou était informé des retraites silencieuses par des émissaires largement payés : quand il apprenait qu'une réunion armée se formait sur un point de la forêt, tout aussitôt le maréchal ordonnait à ses dragons d'entourer l'assemblée, et bientôt la fumée qui s'élevait en longs tourbillons des métairies, annonçait l'incendie des villages isolés. Les plus braves furent quelques contrebandiers qui résistèrent à bons coups de carabine contre les régiments du roi ; on vit un jour les rues de Rennes inondées de pauvres paysans enchaînés, et leurs chefs à leur tête pour servir d'exemple. Le maréchal de Montesquiou les livra à la commission judiciaire qui s'était extraordinairement réunie à Nantes, au lieu et place du parlement : grand nombre de gentilshommes, dirigés par des guides sûrs, purent gagner les côtes d'Espagne; ils reçurent une pension du petit-fils de Louis XIV ; ils se déplaisaient à Madrid ; ils regrettaient le ciel sombre et grisâtre de la province, les rochers, les grottes, les forêts druidiques. On les voyait dans les rues de Madrid et de Séville, le teint pâle, poussant de longs soupirs avec cette maladie du pays si triste, parce qu'elle fend le coeur à tout moment, quand on veille, quand on dort bercé des rêves de l'enfance. La commission judiciaire, tribunal politique et d'exécution, avait reçu les pleins pouvoirs du régent; elle se composait de magistrats choisis de telle manière que la plus grande sévérité dut présider à ses arrêts : on voulait un exemple, car n'était-ce pas contre le pouvoir du régent que les nobles bretons s'étaient soulevés ? Le système des commissions de justice entrait dans les idées du conseil ; le duc d'Orléans avait lui-même tracé le plan des commissions contre les financiers après la mort de Louis XIV ; les formes du parlement étaient trop lentes ; le duc d'Orléans avait grandi l'influence de la magistrature régulière par la question du testament ; mais cette influence une fois établie, il en eut peur. La chambre royale de Nantes devint la terreur de la Bretagne; on en conserva longtemps mémoire. II fallait voir avec quelle violence les commissaires poursuivirent les malheureux Bretons : dirai-je le procès sanglant de Guet de Pontcallet, de Montlouis, du chevalier de Talhouet et de Coedic, beaux noms de la Bretagne ? Ces braves gentilshommes furent interrogés et condamnés à mort par l'ordre du régent. Le 26 mars, à dix heures du soir, par une nuit de tempête, des échafauds tendus de noir s'élevèrent dans la place publique, pleine d'un peuple silencieux ; des flambeaux de poix de résine illuminaient d'une lueur sombre et fatale la physionomie des nobles bretons destinés à l'échafaud : ils étaient quatre et formaient un siècle et demi à peine; leurs bras étaient nerveux, leurs mains dures et noircies, et quand le bourreau coupa leurs tresses flottantes, les gentilshommes versèrent des larmes, car c'était la belle parure de leur race. Tandis que le régent s'enivrait avec des courtisanes impures, au cliquetis des verres, le sang coulait à Nantes et à Rennes, et les généreux défenseurs de la nationalité bretonne étaient livrés au glaive; dans le Palais-Royal, la décrépitude impuissante se réveillait à peine sous les embrassements de quelques femmes; sur l'échafaud, la force, la vigueur, la jeunesse recevaient le baiser de la mort. Il n'y eut point de pitié pour les pauvres gentilshommes bretons : seize condamnations furent encore prononcées par contumace contre les défenseurs de la cause provinciale ; ils s'étaient réfugiés en Espagne, et on les voyait aux églises de Madrid prier dans leur langue native pour la nationalité bretonne. II y eut des proscriptions même dans le parlement siégeant à Rennes ; le conseil du régent ne respecta rien ; l'inviolabilité des charges ne fut qu'un vain mot; il y eut des parlementaires expulsés de leur dignité, comme s'ils n'avaient pas été revêtus de la toge des magistrats ! Chose inouïe, le caractère indélébile du juge ne fut point une garantie ! Ainsi procèdent toujours les pouvoirs violents ; à travers toutes ses promesses de liberté, le duc d'Orléans était, aux moments de crise, un esprit absolu. Désormais la Bretagne fut paisible dans cette silencieuse obéissance qui suit toujours une tentative de liberté avortée : mille projets furent présentés par l'intendant de la province, pour organiser l'administration politique de la Bretagne : au lieu de ce droit inhérent à tous nobles de voter dans les états, comme en Pologne, l'intendant proposait de choisir cent cinquante gentilshommes seulement que le gouverneur désignerait ; les états ne devaient se tenir que tous les cinq ans, et les dons gratuits ne pouvaient être refusés. Mais l'énergie bretonne fermentait encore, le sang des vieilles nations druidiques n'était point éteint ; la Bretagne, un moment domptée, maintint ses moeurs indépendantes ; les femmes dans les manoirs, les fiers et braves paysans, conservèrent les images de Pontcallet, Montlouis, Talhouet et de Coedic, comme celles de saints et de martyrs ; plus d'une complainte en bas-breton retrace leur courage et leur infortune quand leurs têtes roulèrent sur l'échafaud.

 

Extrait de Philippe d'Orléans, régent de France par Jean-Baptiste Capefigue.

 

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